28 Jan 2020 / Article

Le Pari panafricain des Loukil

Résultat d’une véritable saga familiale et entrepreneuriale, le groupe diversifié tunisien Loukil (520 millions d’euros de CA en 2018), avec ses 34 filiales réparties dans 13 pays africains, possède un business-model tout à fait unique au Pays du jasmin.  

Fournisseur de pylônes pour opérateurs de télécoms en Mauritanie ou de générateurs solaires au Burkina Faso, Walid, le benjamin de la fratrie Loukil, ne s’imaginait peut-être pas exercer ce genre de métier avant d’intégrer le groupe de son père, en 1998. Et pourtant, il faut bien se faire les dents… Aujourd’hui âgé de 45 ans, Walid est directeur général adjoint d’un groupe de près de 4 000 employés. Il forme avec son frère Bassem (54 ans), PDG, la seconde génération de l’entreprise fondée par Mohamed Loukil en 1976, et un tandem très proche qui ne prend pas de décision stratégique sans se concerter. Mais il a fallu parcourir du chemin pour en arriver là. Les premières expériences à l’étranger de Walid ne devaient d’ailleurs rien au hasard : elles s’inscrivaient dans une véritable stratégie visant à l’aguerrir tout en développant les activités du groupe tunisien sur le continent afin de conquérir de nouveaux marchés et de trouver de nouveaux débouchés pour la production des usines au pays.

Loin, très loin certainement des ambitions initiales de Mohamed Loukil, quand il fut, vingt ans plus tôt, parmi les premiers en Tunisie à se lancer dans le commerce de produits de traitement des sols (engrais, pesticides) et de machines agricoles. Un caractère pionnier et entrepreneurial qui définit en réalité toute l’histoire de cette firme, et qui conduisit déjà Mohamed Loukil à devenir l’un des tout premiers hommes d’affaires tunisiens à travailler avec le Japon, d’où il importait des tracteurs Kubota. 

Dès 1981, l’entreprise ouvre sa première usine à Sfax – d’où la famille est originaire –, devenue aujourd’hui un véritable pôle industriel spécialisé dans la chaudronnerie et les structures métalliques. Quand Bassem rejoint le groupe, en 1992, après des études aux États-Unis, il lance dans la foulée l’activité informatique avec la commercialisation de matériels et de logiciels. Dix ans plus tard, au début des années 2000, le groupe Loukil se diversifie dans la téléphonie mobile à travers son enseigne Fono, avec laquelle il vend ordinateurs et téléphones. En 2008, c’est cette fois par l’acquisition que le groupe renforce son potentiel industriel en mettant la main sur les Ateliers mécaniques du Sahel, leader sur le marché tunisien dans la robinetterie sanitaire et les articles de ménage. Il complétera son potentiel industriel avec le rachat, en 2013, de GIF Filter, spécialisé dans la production de filtres à carburant et à huile et situé à Grombalia. Aujourd’hui, l’activité des Loukil s’étend de l’agriculture au BTP en passant par l’énergie. Le groupe est également dépositaire en Tunisie de marques automobiles telles que PSA, Foton, Mazda ou Renault Trucks. L’activité de distribution automobile est même cotée en Bourse à hauteur de 35 % via la holding UADH (Universal Auto Distributors Holding).

Quand Bassem, frère aîné de Walid et PDG du groupe, prend la tête du conglomérat, au début des années 1990, celui-ci possède déjà dix filiales. Mais l’idée de Bassem va au-delà de la diversification du groupe : il souhaite étendre son activité en Afrique subsaharienne. Et il va pour cela utiliser une filiale en particulier : Sodex. Créée en 1986 par son père, Sodex procédait de la volonté d’exporter une partie de la production en Afrique et au Moyen-Orient pour des raisons stratégiques. « Avoir un groupe diversifié constituait alors une sécurité  politique pour l’entreprise, confie Walid. Surtout dans le contexte de pré-révolution. » À l’époque de Zine el-Abidine Ben Ali (président de la République tunisienne de 1987 à 2011), la famille Trabelsi (sa belle-famille) avait une forte emprise sur l’économie du pays et une fâcheuse tendance à mettre des bâtons dans les roues des entreprises qui ne coopéraient pas avec elle. Avec l’avènement de « Zaba », l’État n’attribue plus d’agréments d’importation de véhicules que pour une durée d’un an et de façon totalement arbitraire. Le groupe, limité de fait à l’importation de moins de 3 000 véhicules en moyenne par an, en subira les conséquences. 

L’aventure panafricaine va surtout révéler une formidable opportunité de croissance et de diversification en dehors d’un marché domestique relativement limité (11,5 millions d’habitants en 2019). À tel point que le continent représente aujourd’hui une part très importante de l’activité de Loukil (près de 40 % de son chiffre d’affaires). Walid voyage d’ailleurs quatre à cinq fois par mois sur le continent pour gérer les différents projets du groupe. Un véritable défi, selon le Tunisois : « Il n’y a malheureusement pas d’interconnexion entre les banques tunisiennes et les banques au Sud du Sahara. Pas de code SWIFT par exemple. Et les banques tunisiennes n’ont quasiment aucune filiale présente dans le reste de l’Afrique. » À cela s’ajoutent une absence de liaisons maritimes directes avec les autres pôles économiques du continent et un droit des affaires local parfois difficile à appréhender.

Ces difficultés récurrentes ont conduit les deux frères à fonder, en 2015, le Tunisia-Africa Business Council (TABC). Ce conseil de promotion de l’Afrique subsaharienne auprès des entrepreneurs et hommes d’affaires tunisiens a pour objectif de renforcer le commerce entre la Tunisie et le reste du continent. Grâce à cette boîte à outils qui fait aussi office de lobby, les frères Loukil militent pour faciliter les échanges avec l’Afrique. Une véritable rupture avec la tradition commerciale tunisienne, historiquement tournée vers l’Europe. Le TABC entend privilégier une démarche collaborative : des missions d’une semaine dans un pays d’Afrique subsaharienne menées par des délégations de quelques dizaines d’entrepreneurs participant à des séries de rencontres « B to B » avec des acteurs locaux.

Et le groupe Loukil montre l’exemple : depuis 2010, il a encore accéléré son expansion continentale avec le développement d’activités au Mali et en Côte d’Ivoire dans le domaine du matériel agricole et des réseaux de télécoms. Il est aujourd’hui implanté dans 13 pays africains.

Avec un chiffre d’affaires passé de 152 millions d’euros en 2006 à 520 millions en 2018, l’entreprise a atteint une taille critique qui lui permet de prendre en charge des projets économiques sur toute leur chaîne de valeur. Elle a développé une capacité à mobiliser tout un écosystème allant du bailleur de fonds à l’exploitant, le tout soutenu par des compétences adaptées. Son activité africaine est aujourd’hui principalement tournée vers les secteurs des télécoms et le matériel industriel. Le groupe réalise même 15 % de ses ventes totales dans cette région (Afrique de l’Ouest), avec des filiales en Côte d’Ivoire et au Burkina, et des bureaux au Togo, au Mali et au Tchad.

Mais la grande affaire du moment, c’est la distribution de véhicules. En juin 2019, à travers sa holding UADH, qui pèse aujourd’hui près de 40 % du CA du groupe, deux accords ont été signés : l’un avec le groupe PSA, l’autre avec le distributeur pétrolier libyen OLA Energy (ancien Oilibya), acteur de la distribution pétrolière sur le continent. Ces accords prévoient le déploiement du réseau Eurorepar Car Service ainsi que l’implantation d’ateliers Eurorepar Car Service dans les stations-service OLA Energy, dans un premier temps en Côte d’Ivoire et au Sénégal, avec une extension possible à d’autres pays subsahariens. « Et pourquoi pas devenir concessionnaire sur d’autres pays comme la RD Congo, la Guinée ou la Côte d’Ivoire, comme le fait l’entreprise CFAO… », évoque Walid.  

Malgré cette expansion tous azimuts et les évolutions qu’elle implique en matière de gouvernance, la nature familiale du groupe est toujours pensée comme un avantage par les Loukil. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à travailler et à partager leur expérience avec d’autres groupes familiaux sur le continent, comme le groupe djiboutien Coubèche ou le groupe Arno (pour Arnopoulos), au Cameroun. Ils les ont d’ailleurs rencontrés lors des deux dernières édition de l’Africa CEO Forum. « Cet événement nous permet de parler sur un pied d’égalité avec des partenaires fiables et de haut niveau », témoigne Walid. Ils échangent notamment sur les problématiques de gouvernance, de transmission ou de recrutement de dirigeants, très spécifiques pour les groupes familiaux. Loukil a une expérience peu commune à partager avec ses 34 filiales basées dans 13 pays africains. 

Par sécurité, les filiales du groupe ont par exemple été structurées de manière à être juridiquement indépendantes les unes des autres. Elles ont toutes à leur tête un directeur général extérieur à la famille, et sont auditées par le Loukil Management Conseil. Le conseil d’administration est également ouvert aux dirigeants extérieurs, mais reste présidé par Mohamed Loukil, le pater familias

Avec l’intégration de Mohamed (24 ans), le fils de Bassem, impliqué dans les activités de développement aux côtés de son oncle, l’entreprise compte désormais trois générations de Loukil. Une affaire de famille, on vous dit…

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