06 Déc 2021 / Article

À la conquête du commerce informel en Afrique

Un secteur informel dominé par l’argent liquide freine la Finance africaine. Les terminaux de paiement et le mobile money offrent aux banques un nouvel axe de développement, mais la méfiance des vendeurs et les problèmes d’accès restent des obstacles. Quelle transition numérique pour cette économie informelle ? 

Par Niamh Michail 

 

La numérisation du commerce informel pourrait rapporter 19 000 milliards de dollars dans le monde. En Afrique, elle représente une véritable aubaine : la Banque mondiale estime que sur les 1 500 milliards de dollars de paiements faits en 2015 par les micro, petits et moyens détaillants en Afrique subsaharienne, seul un quart est dématérialisé. Selon Network International, les retraits représentent 80 % des transactions par carte sur le continent (hors Afrique du Sud). 

D’après Topsy Kola-Oyeneyin, Partenaire de McKinsey & Company, 90 à 95 % des paiements se font en espèces dans la plupart des pays africains : « Vu la place de l’économie informelle sur le continent, c’est une opportunité en or pour les banques. » Mais la transition numérique encourage aussi l’inclusion financière et le développement économique des marchés sans espèces. 

Pour les commerçants, la dépendance à l’argent liquide est lourde de conséquences. Elle les expose aux vols et les oblige à se déplacer pour faire des dépôts. Elle les empêche aussi de bâtir un historique de crédit pour obtenir des prêts, investir, attirer de nouveaux clients en ligne et recueillir des données pour mieux les comprendre. Face à cette précarité, il leur est impossible de répondre aux exigences des banques traditionnelles. 

Les fintechs se montrent moins sélectives et font appel au Machine Learning pour en savoir plus sur leurs clients. Elles ouvrent les portes du numérique aux vendeurs non-bancarisés et sous-bancarisés. L’Afrique du Sud concentre une majeure partie de cette innovation et abrite de grandes fintechs. Kola-Oyeneyin estime que d’autres pays sont prêts à franchir le cap : le Nigeria, plus grande économie d’Afrique avec un énorme secteur informel, le Kenya, l’Égypte et le Ghana. 

La pandémie de COVID-19 ne fait qu’accélérer la demande. Fondée en 2013, Yoco a collaboré avec plus de 150 000 petites entreprises sud-africaines et traite plus d’un milliard de dollars de paiements par carte chaque année. En 2020, le fournisseur de services numériques a observé une forte progression des règlements dématérialisés. La fintech Nomanini a multiplié par deux le nombre de vendeurs informels sur sa plateforme de services numériques. Le nombre de prêts accordés a aussi quadruplé l’an dernier. 

La montée en puissance des fintechs 

En s’associant aux banques classiques et aux investisseurs, les fintechs obtiennent plus de capital et gagnent en influence. En mars dernier, Ecobank a annoncé un partenariat avec la nigériane Flutterwave. Après son dernier cycle de financement, celle-ci est devenue la deuxième fintech du pays. Avec Flutterwave, les vendeurs peuvent créer des boutiques en ligne qui acceptent différentes méthodes de paiement, par exemple les portefeuilles mobiles ou les cartes bancaires.  

En 2019, Nomanini a vu son capital enrichi de 4 millions de dollars grâce à la Standard Bank, première banque d’Afrique du Sud en termes d’actifs. L’an dernier, la fintech a aussi conclu un accord avec le géant Nestlé pour se rapprocher des microdétaillants. Grâce à la technologie de Nomanini, Nestlé propose aux vendeurs informels un fonds de roulement sous la forme d’un stock de produits : leurs rayons restent ainsi largement fournis. 

Nokuthula Moyo, porte-parole de la fintech, décrit cette collaboration avec de grandes entreprises comme un pivot stratégique pour atteindre les commerçants. Seules des mesures à grande échelle peuvent libérer le potentiel du commerce informel en Afrique : « Nous avons encore besoin d’une distribution harmonisée, avec des services financiers formels pour fournir outils, connaissances et capitaux. Les fintechs ont tout à gagner à s’associer aux banques et aux fournisseurs de services financiers pour combler ces lacunes et servir d’intermédiaires. » 

Des tarifs spécialement étudiés 

Pour les vendeurs, le prix est un facteur d’entrée décisif. Même s’il n’est pas sans risque, l’argent liquide reste pour eux une solution de facilité. Comment les convaincre alors d’adopter un système payant ? 

Avant de créer leur compte, 80 % des vendeurs informels inscrits sur Yoco n’avaient jamais effectué de paiement par carte. L’entreprise les a séduits avec un modèle de commission à la transaction, plus rassurant qu’un abonnement mensuel ou qu’un contrat. « Avec nos terminaux de paiement et nos outils en ligne, nous ne touchons de l’argent que lorsque vous en gagnez » assure Riyaadh Hanslo, Vice president of risk and regulation chez Yoco. L’entreprise mise aussi sur la facilité d’utilisation : les vendeurs peuvent s’inscrire et recevoir leurs premiers paiements en quelques minutes.  

Nomanini a choisi de facturer la majeure partie des frais SaaS côté banque. L’accessibilité des services est directement intégrée au calcul de ses tarifs. Quand davantage de vendeurs seront passés au numérique, l’entreprise compte monétiser les données client pour réduire ses prix. 

Johan Maree est Chief executive for the Rest of Africa pour la First National Bank. Par l’intermédiaire d’un agent dédié, son service CashPlus permet de déposer et de retirer des fonds avec un téléphone portable, un portefeuille mobile ou un terminal de paiement. Il n’est pas possible à l’heure actuelle de rendre CashPlus gratuit, car son développement nécessite encore de lourds investissements. La First National Bank propose plusieurs modèles de facturation à ses clients : frais de compte mensuels, commissions de change et d’interchange, abonnement au terminal de paiement, etc. « Nous pourrons envisager la gratuité de certaines opérations quand nous serons mieux implantés. La croissance des données va augmenter nos profits, ce qui devrait au bout du compte réduire les prix ». 

 

 

Des solutions inventives contre les problèmes d’accès 

Garantir l’accessibilité des services reste le grand défi des banques et des fintechs. Le réseau n’est pas toujours fiable, et les clients non-bancarisés ou sous-bancarisés ne sont pas tous à l’aise avec les outils numériques. 

De nombreux fournisseurs travaillent à rendre leurs services disponibles hors connexion et compatibles avec les téléphones ancienne génération. Marketforce 360, basée à Nairobi, propose un système d’exploitation dédié au retail qui ne nécessite pas d’accès à Internet. Ecobank a intégré la technologie USSD à ses services Ecobank Pay pour qu’ils puissent fonctionner sans smartphone. Depuis un simple téléphone mobile, les utilisateurs peuvent faire un paiement en envoyant un code QR, comme pour un SMS. « C’est une de nos forces : nous offrons plusieurs canaux pour atteindre tous nos clients » se félicite Nvalaye Kourouma, Chief digital officer chez Ecobank. « En fonction de leur équipement, ils peuvent utiliser le web, l’application mobile ou un code USSD. » 

Même si la technologie est complexe, l’interface doit rester simple d’accès. Lorsqu’ils ont un problème, les vendeurs échangent avec Rafiki, le chatbot d’Ecobank. La banque souhaite aussi ajouter une assistance vocale en plusieurs langues. Selon Nvalaye Kourouma, c’est là l’enjeu de la transformation numérique : « Comment répandre la technologie en s’adaptant aux différentes cultures ? Il faut aller au client et lui offrir des outils faciles à comprendre. »  

La sécurité, rempart aux problèmes de confiance 

Les possibilités du numérique ne se résument pas aux services bancaires. Certains agrégateurs transforment déjà la chaîne d’approvisionnement : le nigérian Kobo360 avec sa plateforme dédiée au fret et Twiga Foods, au Kenya, qui relie les agriculteurs et les vendeurs.  

Face à cette expansion, il faut renforcer la sécurité en ligne pour rassurer les utilisateurs. Pour une collaboration durable, Nvalaye Kourouma recommande de former les commerçants aux bonnes pratiques : « Leur confiance est longue à obtenir et il suffit d’un rien pour la perdre. La fraude et les failles de sécurité doivent donc être prises au sérieux ». Un avis que partage Kola-Oyeneyin : « Les vendeurs informels restent très attachés à l’argent liquide. La transition numérique est vouée à l’échec s’ils commencent à douter de la fiabilité de ces nouveaux outils. La sécurité, la résolution des conflits et la rapidité de règlement sont autant de points de vigilance. » 

A consulter aussi

22 Juil 2021 / Article

Financement des infrastructures : comment donner sa place au secteur privé ?

04 Fév 2021 / Article

Surmonter la crise | Banques, telcos, fintech : je prône la "coopétition''

03 Avr 2018 / Rapport

Présentation d'expert: exploiter le gaz naturel au profit de l'Afrique