06 Déc 2021 / Article

Afrique : l’évolution du mobile money face à la pandémie

Avec la crise de Covid-19, les mesures réglementaires sur les transactions d’argent mobile se sont généralisées pour stimuler l’inclusion financière malgré un contexte défavorable. Quel impact ont eu ces initiatives sur les opérateurs mobile money, qui tirent plus de 80 % de leurs revenus des frais de transaction ? 

Le Kenya et le Ghana, leaders du mobile money en Afrique, ont été les premiers à supprimer les frais sur les petites transactions au début de la pandémie. D’autres pays ont rapidement suivi en plafonnant les frais et en allégeant les taxes. Les régulateurs et banques centrales de plus de 20 pays africains ont suspendu ou allégé les taxes sur le mobile money. Ils ont aussi augmenté les plafonds de transferts et imposé aux opérateurs de réduire ou supprimer les frais de transaction.  

La Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Rwanda, le Malawi, l’Ouganda, le Kenya, le Nigéria, la Gambie, le Mali, le Ghana, la République démocratique du Congo, le Libéria, l’Égypte et le Maroc sont plusieurs pays à avoir protégé les usagers pendant la pandémie avec des mesures sur les transferts d’argent entre particuliers et sur les comptes mobiles.  

Dix-huit mois plus tard, plusieurs gouvernements ont réintroduit ou augmenté les taxes sur le mobile money pour renflouer les caisses après la pandémie, tout en maintenant certains plafonds de frais transfrontaliers. Les mesures prises par les banques centrales ont été très efficaces pour promouvoir l’inclusion financière et devraient pour l’instant être maintenues dans certains pays. Si ces initiatives ont été mal vues par les opérateurs mobile money, les mentalités se transforment lentement dans certains marchés. Mais ailleurs, le ton se durcit. 

Une approche proactive au Ghana 

Au début de la pandémie, le gouvernement ghanéen a imposé un contrôle des frais et relevé les plafonds de transferts pour les transactions transfrontalières. Certaines de ces mesures ont été reconduites il y a douze mois.  

Pour Andrew Takyi-Appiah, Directeur général de ZeePay, qui opère dans 15 pays africains et a réalisé un chiffre d’affaires de 1,1 milliard de dollars en 2020, les actions du Ghana ont apporté transparence et efficacité tout en augmentant la pénétration du mobile money : « L’action du gouvernement a été très efficace pour développer l’écosystème numérique. Les autorités semblent avoir compris qu’avec le bon cadre politique, autoriser les transactions transfrontalières sortantes ne nuit pas à la stabilité financière. » Depuis la pandémie, les particuliers envoient davantage de fonds, notamment depuis l’étranger. Le montant des transactions a baissé mais leur fréquence a augmenté, avec des virements hebdomadaires plutôt que mensuels. 

Le retour des taxes sur les transactions 

À l’inverse, plusieurs opérateurs mobile money se sont opposés aux nouvelles taxes introduites sur certains marchés, notamment pour les transactions transfrontalières. Pendant la pandémie, la Tanzanie avait suspendu une taxe de 10 % sur les virements d’argent mobile. En juillet dernier, elle a imposé une nouvelle taxe progressive sur les transferts dématérialisés afin de financer les programmes de dépenses publiques liés à la crise de Covid-19. 

L’Association des opérateurs de réseaux mobiles de Tanzanie, qui représente notamment Vodacom et Airtel, a fait pression sur le gouvernement pour qu’il revienne sur sa décision. Selon elle, la taxe fait reculer le mobile money, notamment chez les plus démunis et les petites entreprises, réduit la concurrence et décourage les investissements dans les infrastructures réseau, les réseaux d’agents et les services. Grâce à son action, les régulateurs tanzaniens ont réduit la taxe de 30 % quelques mois plus tard. De même, une taxe de 1 % sur les transactions mobiles en Ouganda a été réduite de moitié après les protestations des acteurs du mobile money 

Frais d’argent mobile : des approches différentes 

Mais les grands opérateurs du secteur ont bien accueilli les plafonds de frais de transfert, qui leur permettent de capter de nouveaux clients, et œuvrent plus largement dans ce sens. Airtel Africa a ainsi supprimé tous les frais de transaction dans son réseau de 14 pays d’Afrique subsaharienne, une mesure toujours en vigueur aujourd’hui. 

Si certains lui ont emboîté le pas, beaucoup sont revenus sur les réductions de frais qui n’étaient souvent valables que 30 à 90 jours. La société sud-africaine MTN avait accordé en mars 2020 une exonération des frais sur les petites transactions pendant 90 jours en Afrique du Sud, au Rwanda, en Zambie, au Liberia, au Cameroun, en Ouganda, au Nigeria et au Ghana. Mais l’été dernier, elle a commencé à les rétablir dans certains pays.  

Ce type d’actions s’est multiplié dans toute l’Afrique subsaharienne dans le cadre des réponses variées des gouvernements et des entreprises à la première vague de la pandémie. Les nouvelles flambées de Covid-19 qui ont suivi ont entraîné de nouveaux changements dans les structures tarifaires et les mesures des régulateurs.  

De nombreux opérateurs ont conclu des accords pour réduire au minimum les frais liés aux transactions transfrontalières, tels que ceux conclus par M-Pesa avec MTN Rwanda et Uganda. Les fusions et acquisitions, comme le rachat de Mangwee en Zambie par ZeePay ou de Baxi au Nigeria par MFS Africa, réduisent encore les coûts.  

La question des transferts transfrontaliers 

Face à l’impact de la pandémie sur le mobile money, des appels ont été lancés en faveur d’une réglementation transfrontalière harmonisée pour fluidifier les flux financiers et améliorer la sécurité du marché, avec les processus KYC par exemple. Takyi-Appiah est favorable au passeport panafricain : « Une plateforme réglementaire centralisée ne serait pas adaptée vu l’hétérogénéité des marchés, mais je suis en faveur du passeport panafricain, qui favoriserait la concurrence et profiterait au marché. » 

Environ 85 % des opérations retail de ZeePay sont transfrontalières, et concernent principalement d’autres pays africains et la diaspora française. La banque égyptienne Afreximbank et la Zlecaf ont récemment ciblé les transferts de fonds basés sur le commerce intra-africain, avec une initiative soutenue par de nombreuses banques centrales, notamment au Nigeria, en Gambie, au Ghana, au Liberia et au Sierra Leone : le PAPPS (Système panafricain de paiement et de règlement) vise à faciliter le commerce en Afrique et à simplifier et réduire le coût des transactions transfrontalières. 

Orange : les réductions accordées pendant la Covid-19 ne sont qu’un début 

Pour Orange Money, le service de transfert d’argent et de paiement mobile du groupe Orange, la Covid-19 n’a fait qu’accélérer ses efforts pour promouvoir l’inclusion financière et les transactions transfrontalières via ses réseaux dans 17 pays africains. « Nous avons mis en place des mesures de réduction des frais en collaboration avec la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) pour soutenir les gouvernements pendant la pandémie », explique Patrick Roussel, Directeur des services financiers mobiles pour le Moyen-Orient et l’Afrique chez Orange Money. 

La BCEAO opère au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) dont les huit États membres sont le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Pendant la pandémie, Orange a vu les transferts transfrontaliers individuels augmenter de 70 %, soit un montant de 1,75 milliard de dollars en 2020. Pour Patrick Roussel, les réductions accordées pendant la Covid-19 ne sont qu’un début. Les transferts transfrontaliers restent une priorité : « Nous avons progressivement baissé nos tarifs pour les transferts internationaux, que nous aimerions voir se développer à leur plein potentiel. 

Des revenus en baisse en 2020 

Le climat économique instable a augmenté les transactions G2P (Gouvernement à personne) et transfrontalières, mais réduit les transferts entre particuliers, ce qui a fait baisser les revenus du mobile money en Afrique subsaharienne de 5 à 20 % selon les pays et les sources. Pour Takyi-Appiah, des frais de transaction transfrontalière peu élevés restent un élément non négociable, d’autant plus qu’en raison des faibles coûts d’infrastructure et d’exploitation, les opérateurs mobile money comme ZeePay peuvent recruter des clients pour environ 5 cents, contre plus d’un dollar pour un opérateur de télécommunication classique.  

Des signaux de reprise en 2021 

La situation s’est améliorée en 2021 : les économies de l’Afrique subsaharienne retrouvent une croissance positive ; le nombre d’usagers d’argent mobile et le volume des transactions reviennent à leur niveau d’avant la pandémie. La Banque centrale du Kenya, qui continue d’imposer des restrictions en matière de frais, a indiqué que les revenus des transactions dématérialisées ont augmenté de 6,5 % pour atteindre environ 30 milliards de dollars au premier semestre 2021.  

Après un premier semestre difficile, M-Pesa, le service de Safaricom, s’est redressé au second semestre pour terminer l’année fiscale avec des revenus de 765 millions de dollars, soit une baisse de 2,1 % seulement. Avec ces résultats, le mobile money dépasse pour la première fois les appels vocaux et devient la première source de revenus de Safaricom. Airtel Africa, détenue par Bharti-Airtel, a vu ses revenus mobile money bondir de 34 %, passant de 100 millions de dollars au troisième trimestre 2020 à 135 millions de dollars au troisième trimestre 2021. Sur la même période, le nombre d’abonnés a augmenté de 19 %, passant de 20,1 millions à 23,9 millions.  

Il s’agit de signaux de reprise encourageants compte tenu des avertissements du GSMA : dans une enquête de juin 2020, l’organisation avait estimé que les contrôles de la tarification des transferts mettraient à mal les frais facturés au client, qui représentent la première source de revenus pour le secteur mobile money. 

Frais de transactions transfrontalières pour les principaux marchés d’Afrique subsaharienne en novembre 2021 

Kenya : La Banque centrale du Kenya a supprimé les frais de transaction sur les transferts inférieurs à 1000 shillings (9 $) en avril 2020 et a augmenté les plafonds des comptes mobiles et des transactions. Entre avril et décembre 2020, le volume de petites transactions a augmenté de 114 %. La CBK a déclaré quelle consulterait les prestataires de services de paiement (PSP) sur la tarification afin de mettre en place un « écosystème de paiements et d’argent mobile efficace, sûr et stable ». M-Pesa de Vodacom/Safaricom détient un quasi-monopole sur le mobile money dans le pays et prélève des frais sur certaines transactions transfrontalières. 

Tanzanie : Le pays a renoncé à la taxe historique de 10 % sur les transactions d’argent mobile pendant la pandémie. En juillet dernier, elle a imposé une nouvelle taxe dégressive de 10 à 10 000 shillings (0,4 à 4,30 dollars) par transaction, qu’elle a ensuite réduite de 30 % à la suite de pressions exercées par le secteur. M-Pesa et Tigo Pesa sont les principaux acteurs en Tanzanie et facturent des frais pour certains virements. 

Ghana : Au début de la pandémie, la Banque centrale du Ghana a décrété un moratoire de trois mois sur les plafonds des comptes mobiles, les procédures d’intégration client (KYC par exemple) et tous les frais de transaction pour les montants inférieurs à 100 GH₵$ (16 $). Certaines mesures de contrôle des frais de transfert restent en vigueur. MTN, qui détient plus de 90 % du marché, facture désormais des frais pour certaines transactions. 

Nigeria : La Commission des communications du Nigéria et la Banque centrale ont relevé les plafonds des comptes mobiles. En mars dernier, elles ont instauré un forfait de 6,98 naira (0,017 dollar) pour toutes les transactions dématérialisées afin de réduire les coûts et de favoriser l’inclusion financière. MTN domine le marché nigérian, avec plus de 76 millions de clients. 

 

L’Afrique subsaharienne domine le marché mondial du mobile money. En Afrique subsaharienne, les transferts ont augmenté de 23 % en 2020 pour atteindre 490 milliards de dollars (dont 50 milliards de dollars de transactions transfrontalières) sur les 767 milliards de dollars de transactions mondiales d’argent mobile. Source : GSMA 

Selon la Banque mondiale, les économies subsahariennes ont reculé en moyenne de 2 % en 2020, ce qui est inférieur aux prévisions antérieures de contraction du PIB de 5 à 8 %. Dans la région, les économies devraient connaître une croissance comprise entre 2,3 % et 3,4 % en 2021, et 3,1 % en 2022. 

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