15 Déc 2020 / Article

Afrique numérique : résoudre l’inadéquation entre formations et besoins des entreprises

 

Plus de 200 millions d’emplois qui nécessitent la maîtrise d’outils numériques pourraient être créés en Afrique d’ici à 2030. Pourtant, la formation reste problématique et est encore loin de satisfaire la demande des entreprises. 

Avec la Covid-19, l’ensemble des secteurs économiques du continent se sont tournés vers le digital pour maintenir un semblant d’activité. “Il y a eu une accélération avec la pandémie. Les entreprises fonctionnent en ligne, les services sont rendus en ligne, et je ne pense pas qu’il y aura un retour en arrière”, observe Yves Mayilamene, directeur des ressources humaines d’Ecobank, l’un des plus importants réseaux bancaires d’Afrique subsaharienne, avec une présence dans 36 pays.

Pour Thierry Lacroix, directeur Afrique du cabinet de conseil Onepoint, “la prise de conscience de l’importance du numérique doit s’accompagner d’une souveraineté des solutions. Or celle-ci ne pourra avoir lieu sans une maîtrise locale des compétences numériques.” Cette demande en compétences numériques est alimentée à la fois par la croissance économique du continent mais aussi par la digitalisation de secteurs clés de l’économie. Un marché colossal évalué à près de 130 milliards de dollars d’ici à 2030 en matière d’infrastructures, de matériel informatique ou de ressources humaines. D’ici à 2030, 230 millions d’emplois nécessitant la maîtrise des outils numériques pourraient ainsi être créés en Afrique subsaharienne. 

Des formations renforcées pour répondre à la demande 

Pas étonnant dès lors que de nombreux pays tentent d’en faire un axe stratégique de leur politique de formation. Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique de la Tunisie, Olfa Ben Ouda ne dit pas le contraire. “La Tunisie considère le passage au numérique comme une priorité. Nous avons fortement ressenti l’importance de cet investissement avec la crise Covid, particulièrement au niveau de l’enseignement supérieur.”

La prise de conscience est réelle dans son pays où l’accent est mis sur le contenu des formations et le nombre de diplômés pour répondre à la demande. “En Tunisie, il y a quelques années, toute la question de la formation était autour des compétences de base. Aujourd’hui, nous remarquons que les nouvelles compétences sont d’ordre technologiques. C’est pour cela que nous investissons dans le numérique. En complétant certaines formations, nous renforcerons l’employabilité. C’est l’axe sur lequel nous travaillons pour résoudre le problème très important du chômage. Mais nous conservons des manques dans certains domaines et il n’y a pas suffisamment de diplômés. Nous devons également faire face à la concurrence. Nos diplômés sont d’ailleurs très sollicités et partent souvent à l’étranger. Alors nous essayons de renforcer les capacités d’accueil de toutes les filières à fortes doses numériques et nous investissons davantage pour augmenter le nombre de nos diplômés.” 

Responsable stratégies et croissance du plus grand réseau d’universités supérieures privées d’Afrique, présent dans 10 pays (60 000 étudiants), Honoris United Universities, Laura Kakon met en avant la prise de conscience de son institution. “Quel que soit le domaine de formation, nous avons besoin d’une culture digitale. Dans les domaines de la santé, de l’assurance ou de la logistique, les professionnels sont exposés à des outils digitaux. En tant que formateur, nous avons créé un certificat qui permet de répondre aux compétences les plus demandées par les employeurs, regroupées dans quatre modules. Il y a d’abord les compétences personnelles liées à la communication. Viennent ensuite le social et la littérature digitale. Nous pensons également que le coding est la nouvelle deuxième langue du monde du travail. À partir de cette année académique, tous nos étudiants auront une initiation au coding et aux analyses de données. Enfin, le dernier point, c’est l’état d’esprit entrepreneurial. L’ensemble de ces compétences fait que nous avons développé un nouvel état d’esprit qui va permettre de répondre à la transformation digitale, quel que soit le domaine d’activité.” 

“Des sociétés privées peuvent s’associer à l’université pour des partenariats dans le domaine du numérique. Nous avons besoin du savoir-faire du privé qui est beaucoup plus avancé que celui du public. » Olfa Ben Ouda, Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique de la Tunisie

Formation interne, collaboration avec les universités : les entreprises privées s’adaptent

Vice-président chargé des relations publiques pour la région Afrique subsaharienne de Huawei Northern Africa (9000 collaborateurs sur le continent), Loïse Tamalgo soulève avec acuité le problème des talents. “C’est la raison d’être de l’académie de Huawei, explique-t-il. L’un des défis à relever, c’est l’adéquation entre la nature de la formation et les véritables besoins du marché. Cela vaut pour la méthodologie comme le contenu car le marché est mobile. C’est bien simple : 85% des emplois qui seront créés à l’horizon 2030 n’existent pas encore aujourd’hui. On ne peut donc pas fournir à un marché mobile une formation dispensée en mode statique. Alors en attendant que les institutions complètent la transition, nous avons mis en place notre propre formation.” Et Loïse Tamalgo n’a eu qu’à s’en féliciter. “La plupart de nos recrutements en Afrique nécessite une mise à jour. La plupart des étudiants africains ne sont pas immédiatement opérationnels. Huawei a donc investi 5 millions de dollars pour développer divers programmes sur le continent, notamment une académie de l’information et des télécommunications. Ainsi 85 000 Africains ont été formés en intelligence artificielle et en cloud computing. Et pour ce faire, nous collaborons avec près de 300 universités du continent.”

Ecobank a adopté la même stratégie, explique son directeur des ressources humaines, Yves Mayilamene. “Nous investissons beaucoup dans la formation en interne pour installer la culture du digital. Il y a toujours une différence entre les besoins réels, qui demandent d’utiliser les dernières technologies, et les formations traditionnelles. D’un pays à l’autre, dans la zone où nous opérons, cette inadéquation peut être extrême. C’est pour cela que nous avons besoin de former nos cadres. Nous recrutons aujourd’hui des personnes pour leur potentiel, en sachant qu’elles n’ont pas encore été exposées aux dernières technologies. Nous ajoutons nous-mêmes en interne les plus dont nous avons besoin. Notre académie est une institution indépendante au sein d’Ecobank, certifiée Global Business Network. Nous donnons même des cours à d’autres banques de la région qui n’ont pas cette opportunité. ”

Directeur général de Smart Africa – une alliance coordonnée par l’Union africaine pour l’harmonisation des réglementations du secteur numérique – Lacina Koné regrette un certain attentisme, tout en restant pragmatique. “Il existe une compréhension au sein des Etats de la nécessité d’investir dans les compétences numériques. Seulement, si les gouvernements africains sont engagés à investir dans le renforcement de leur capacité, les blocages demeurent nombreux, et ils vont au-delà des finances. L’Afrique numérique souffre d’un manque d’harmonisation et d’une grande fragmentation de la volonté politique.”

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