28 Juil 2020 / Article

Annulation de la dette : les prêteurs privés se rebiffent

Confrontée à la crise liée au Covid-19, de nombreux pays africains risquent de ne pas parvenir à s’acquitter de leurs dettes. Après plusieurs mois de débats, un consensus semble se dégager autour d’une stratégie de restructuration différenciée en fonction des pays, mais aussi des créanciers.

 

Les dettes des États africains, et notamment celles des plus fragiles, doivent-elles être restructurées, voire annulées, en raison de la crise du Covid-19 ? La question agite les élites africaines depuis le mois de mars. Report de paiements ? Annulation complète ou partielle des dettes bilatérales et multilatérales ? Annulation partielle des dettes dues au secteur privé ? Différents scénarios sont aujourd’hui discutés alors que le G20 a décidé en urgence, en avril, un moratoire qui suspend pendant un an le service de la dette pour quarante pays africains. En effet, la perspective d’une première année de récession continentale depuis vingt-cinq ans et la baisse de revenus subséquente qu’elle implique inquiètent fortement les observateurs quant à la capacité d’un certain nombre d’États à honorer leurs emprunts. 

 

Un moratoire sur la dette publique  

 

Sur le continent, le président sénégalais, Macky Sall, a été parmi les premiers dirigeants à lancer un appel en faveur d’une annulation, rappelle son ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération internationale, Amadou Hott. Le but avoué étant avant tout d’alerter la communauté internationale et d’engager au plus vite des négociations sur le sujet. « Le constat qui s’est rapidement imposé a été que, si rien n’était fait, la crise du Covid-19 allait anéantir une décennie de progrès majeurs et d’actions positives, explique le ministre. La Communauté internationale a réagi avec un moratoire sur la dette publique. Et nous sommes déjà en négociation avec le G20 pour voir s’il est possible de prolonger cette initiative en 2021. L’idée, c’est de dire qu’il y a urgence, car nous savons bien que de telles négociations demandent du temps. Or de nombreux pays africains ont un besoin immédiat de dégager des espaces budgétaires. Non seulement pour faire face aux dépenses de santé inattendues, mais également pour endiguer les conséquences économiques et sociales de la crise. » 

 

Reste que chaque pays demeure un cas particulier. « Il est important de ne pas peindre un tableau de l’Afrique qui est rouge partout, souligne Désiré Vencatachellum, responsable du département mobilisation des ressources et partenariats à la Banque africaine de développement (BAD). Il y a des situations spécifiques, et la réponse doit être appropriée à chacun. Le Sénégal, par exemple, est dans une situation bien plus favorable qu’un pays comme le Soudan du Sud. » 

 

Directrice générale de l’Afrique francophone subsaharienne au cabinet d’audit PwC, Nadine Tinen est sur la même longueur d’ondes. Les actions engagées doivent doivent être adaptées au cas par cas : « Les solutions envisagées doivent-elles l’être en fonction des caractéristiques économiques ? Faut-il établir une classification par secteur, comme a pu le proposer le banquier franco-ivoirien Tidjane Thiam, en faisant le distingo entre une première catégorie de pays ayant de bonnes performances économiques et une autre à traiter différemment en raison de leur dépendance aux matières premières et leurs besoins de liquidités ? »

 

« Quand on parle d’annulation, il s’agit d’un concept générique qui accommode tout le monde. Mais à la fin de la journée, il s’agit d’un accord à trouver entre le débiteur et ses créanciers, qui, compte tenu de la situation, consentent à faire un effort. »

Pascal Agboyibor, associé-gérant, Asafo & Co 

 

Des possibilités restreintes sur la dette privée

 

Du côté du secteur privé, la marge de manœuvre est en revanche beaucoup plus faible. Responsable de la stratégie Afrique à la banque Standard Chartered, Samir Gadio exprime une position qui fait consensus au sein des prêteurs privés. « Fin mars, la Commission économique pour l’Afrique et un certain nombre de ministres des Finances de pays africains avaient proposé un moratoire sur le service de la dette assez large. Cela pouvait potentiellement inclure la dette commerciale. Au cours de ces dernières semaines, il y a eu des discussions entre les gouvernements africains et les acteurs des marchés. Ce qu’il en ressort désormais c’est un consensus clair sur le fait que les emprunts octroyés par le secteur privé doit être remboursé. Même s’il est possible que, pour certains pays particulièrement en difficulté, les prêteurs privés concèdent une restructuration de leur créance commerciale à moyen terme. Ce processus est d’ailleurs déjà engagé. » Sur l’opportunité d’une annulation de la dette commerciale, en revanche, son avis est sans équivoque : « L’Afrique devra compter de plus en plus sur les marchés externes pour financer ses besoins de développement. Le continent doit donc conserver cet accès. Une suspension des paiements de la dette commerciale pourrait le compromettre. » 

 

Juridiquement, en revanche, entre prêteurs publics et prêteurs privés, il n’y a pas vraiment de différence sur le fond quand vient l’heure de renégocier, remarque Pascal Agboyibor, associé-gérant de Asafa & Co, cabinet de droit international dédié à l’Afrique. « Existe-t-il une différence de nature entre un prêt accordé par un pays ou une banque multilatérale et un prêt accordé par une entité privée ? Non. Il y a peut-être une sensibilité différente compte tenu de la mission du prêteur et de sa philosophie. Certaines institutions ont par exemple pour vocation d’accompagner et de soutenir le développement des pays africains. Et en temps de crise, ces prêteurs auront probablement une oreille plus attentive à la question de la soutenabilité de la dette. En revanche, des créanciers privés qui ont des comptes à rendre à leurs actionnaires auront sans doute moins cette sensibilité-là. »

 

« Il y a un problème de diversification des économies africaines. Prenons le cas de l’Angola, plus de 90 % de ses revenus d’exportations proviennent du pétrole. Même chose pour la Guinée équatoriale, le Nigeria ou la Libye. Le problème fondamental, ce n’est pas la dette mais comment créer des économies diversifiées qui créent de la valeur ajoutée. C’est ainsi qu’on se prémunira des chocs.» 

Désiré Vencatachellum, responsable du département mobilisation des ressources et partenariats à la Banque africaine de développement (BAD)

 

Une économie solide pour faire baisser les taux

 

Si, selon la définition du Fonds monétaire international, seuls cinq pays du continent sont actuellement en situation de détresse sur leur dette (le Mozambique, la République du Congo, la Somalie, Sao Tomé-et-Principe et le Soudan du Sud), d’autres ont une dette soutenable et parviennent d’ailleurs à emprunter à des taux intéressants sur les marchés. Le Sénégal est de ceux-là, indique le ministre Amadou Hott. « La lutte contre l’évasion fiscale, l’élargissement de l’assiette fiscale ou la formalisation de nos économies sont des mesures d’assainissement qui peuvent réduire la prime de risque que nous payons. Il y a une dizaine d’années, le Sénégal avait payé ses premiers eurobonds à 9,25 % sur cinq ans. Deux ans plus tard, nous avons réussi à obtenir un taux de 8,75 % sur dix ans. En 2014, nous avons encore baissé notre taux à un peu plus de 7 % sur seize ans. Et, en 2018, le Sénégal a levé des eurobonds sur dix ans à 4,25 %. Et nous espérons que la poursuite de nos efforts continuera, à l’avenir, de faire baisser nos taux. » 

 

Comment ? « En travaillant sur la recette intérieure ou en rendant la mobilisation beaucoup plus vigoureuse. Et, comme nous l’avons toujours fait, en continuant de s’acquitter du service de la dette sans faire défaut. À moyen et à long terme, les investisseurs doivent s’attendre à ce que de nombreux pays africains s’acquittent de leurs engagements financiers. Si les investisseurs s’attendent à être payés à temps, sans annulation de dette privée et sans défaut par exemple sur l’intérêt, il n’y a pas de raison que la prime de risque ne baisse pas. À l’image des pays développés, les pays africains pourraient à terme accéder à des taux extrêmement bas sur les marchés internationaux. »

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