12 Juin 2018 / Article

Comment déployer le solaire à grande échelle ?

Sur le continent, 600 millions de personnes n’ont toujours pas accès à l’électricité, un chiffre qui pourrait grimper à 700 millions d’ici à 2023. Pour remédier à cette situation, l’utilisation d’énergies renouvelables, encore marginale en Afrique, s’est imposée ces dernières années comme une piste sérieuse. Avec quelques premiers succès : dans le solaire, la capacité installée a été multipliée par quatre en deux ans, et les investissements privés dans le secteur par dix entre 2009 et 2014. Plus de 350 projets sont en développement à travers le continent. « Beaucoup de programmes sont lancés, mais il y a un véritable problème de finalisation », tempère toutefois Abdou Diop, associé chez Mazars.

Les besoins sont immenses. Pourtant, le nombre de projets qui se matérialisent reste bien faible. Bertrand de La Borde, IFC.

« Il y a un paradoxe, décrypte Bertrand de La Borde, manager senior et responsable infrastructures Afrique à la Société financière internationale (IFC). Les besoins sont immenses, avec une population qui grandit, des économies qui ont besoin d’énergie, un potentiel solaire d’irradiation important, des coûts et des technologies de plus en plus compétitifs. Pourtant, à l’exception de quelques pays, le nombre de projets qui se matérialisent reste bien faible. »

Absence de stratégie

Alors que faire pour permettre un déploiement du solaire beaucoup plus rapide ? « Le premier facteur qui bloque ou ralentit son essor, c’est l’absence de stratégie de mix énergétique de la part des États, explique Thierry Déau, fondateur et PDG de Meridiam, leader mondial de l’investissement privé de long terme dans les infrastructures publiques. Il y a aussi des problèmes d’interconnexion. Construire des stations partout, c’est bien, mais il faut les raccorder à des réseaux, et ceux-ci n’ont pas toujours les capacités nécessaires. Tout cela est un peu organisé à l’envers : on commence par faire la centrale avant de réfléchir à la manière de la connecter. »

Dans la même veine, Mustapha Bakkoury, président de Masen, l’Agence marocaine des énergies renouvelables, évoque « la nécessité d’un engagement public au plus haut niveau pour que les déploiements s’inscrivent dans la durée ».

Trois acteurs jouent un rôle clé, estime Charlotte Aubin-Kalaidjian : « D’abord, il faut des États ayant des politiques et des engagements forts en matière d’énergies renouvelables, ainsi qu’une connaissance technique de leur réseau, sans oublier des capacités légales et contractuelles pour négocier, souligne la fondatrice et directrice générale de GreenWish Partners. Ensuite, le secteur privé doit lui aussi disposer des compétences techniques et légales requises, tout comme des capacités financières. Enfin, les bailleurs de fonds sont indispensables, car il faut des financements à long terme, et, excepté sans doute au Maroc et en Afrique du Sud, seules les banques de développement en proposent. Or celles-ci ont encore des procédures calées sur des projets plus gros et plus lourds, dans l’hydroélectricité, par exemple. Elles mériteraient d’être adaptées. »

L’esprit d’innovation doit être partagé entre ces acteurs. Il faut une bonne organisation des relations entre les différents intervenants. Jean-Pascal Pham-Ba, Terrawatt.

Jean-Pascal Pham-Ba, secrétaire général de l’initiative Terrawatt, insiste sur le fait que « l’esprit d’innovation doit être partagé entre ces acteurs. Il faut une bonne organisation des relations entre les différents intervenants ».

Des “gré à gré” intelligents

L’innovation est cruciale, mais la capacité d’adaptation aux contextes locaux l’est aussi. À ce sujet, Mustapha Bakkoury parle même de flexibilité. Les appels d’offres sont-ils une bonne chose ? « Oui, mais quand un pays démarre, cette étape n’est pas obligatoire, juge Amadou Hott, vice-président de la BAD. On peut avoir un accord équilibré. Pour 20 MW, 50 MW, 100 MW, on ne va pas passer deux ans en appels d’offres. »

Lors du Africa CEO Forum 2018. De gauche à droite : Bertrand de La Borde (IFC), Mustapha Bakkoury (Masen), Charlotte Aubin-Kalaidjian (GreenWish Partners), Amadou Hott (BAD), Jean-Pascal Pham-Ba (Terrawatt) et Thierry Déau (Meridiam)

« Ce qu’a réalisé GreenWish Partners au Sénégal en douze mois n’aurait pas été possible via un appel d’offres, ajoute Charlotte Aubin. Nous avons essuyé les plâtres, cela a permis de reproduire l’opération. Beaucoup d’appels d’offres ne sont accessibles qu’aux acteurs d’une certaine taille, les locaux sont mis à l’écart. » Financier important dans ce secteur, IFC octroie parfois des marchés solaires de gré à gré. Il a notamment procédé ainsi au Mozambique et au Burkina. Agir de gré à gré avec intelligence semble indispensable pour accélérer le mouvement, mais il faut avancer avec précaution.

« Le solaire est une activité simple techniquement, donc n’importe quel guignol ayant installé un panneau solaire sur son toit en Europe croit pouvoir venir développer des projets en Afrique, s’amuse Thierry Déau. La qualité des développeurs solaires y est de ce fait très variable. Les appels d’offres permettent de préparer des dossiers et de trier. »

Ils permettraient aussi d’industrialiser plus facilement le solaire sur le continent. Cette standardisation forcée pourrait se révéler cruciale pour envisager des techniques financières innovantes dans le domaine, comme la titrisation ou le cofinancement.

N’importe quel guignol ayant installé un panneau solaire sur son toit en Europe croit pouvoir venir développer des projets en Afrique. Thierry Déau, Meridiam.

Pour Amadou Hott, cette standardisation passe aussi par davantage de transparence, à la fois sur les tarifs, les conditions et les coûts de la dette, notamment au niveau international.

Soutien public au hors réseau

Quant à l’off-grid, il semble clairement incontournable pour satisfaire la demande au plus vite. Success-story des énergies renouvelables en Afrique, le Maroc a très tôt expérimenté l’électricité hors réseau.

Nous avons eu une expérience dans l’électrification rurale dans les années 1990 qui nous a fait passer de 50 % d’électrification à 97 % » rappelle Mustapha Bakkoury

« Nous avons eu une expérience dans l’électrification rurale dans les années 1990 qui nous a fait passer de 50 % d’électrification à 97 %, rappelle Mustapha Bakkoury. Cent mille ménages avaient été dotés d’équipements photovoltaïques. Faute d’avoir pris en compte certains facteurs sociaux, nous avons été confrontés à un véritable défi : certaines personnes ont refusé ces équipements, car ils les voyaient comme une condamnation à ne jamais être raccordés au réseau. »

Le renouvelable doit être employé comme un véritable levier de développement économique, il doit apporter de la puissance, pas seulement de l’électricité. Mustapha Bakkoury, Masen.

Pour le dirigeant marocain, le off-grid peut également aider à soulager les réseaux, avec l’eau sanitaire chaude ou l’éclairage public. Amadou Hott, lui, plaide pour que les gouvernements soutiennent davantage les solutions hors réseau : « Ils doivent mettre le off-grid et le non-grid sur le même plan, en adoptant aussi un plan stratégique clair pour le hors-réseau, soutient-il. C’est ce que le Rwanda et l’Éthiopie ont fait. » Pour Mustapha Bakkoury, l’enjeu est immense, plus grand encore que celui auquel on pense : « Le renouvelable doit être employé comme un véritable levier de développement économique, il doit apporter de la puissance, pas seulement de l’électricité. »

Cet article, synthèse d’échanges ayant eu lieu lors du Africa CEO Forum 2018, a été rédigé par l’équipe du Africa CEO Forum et publié par notre partenaire Jeune Afrique.

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