17 Fév 2021 / Article

Donner vie au marché des créances douteuses en Afrique

Avec la crise de la Covid-19, les créances douteuses plombent de plus en plus les bilans des banques africaines et réduisent d’autant leur capacité à relancer les économies. Jusqu’alors relativement dépourvus de structures de défaisance adaptées, les établissements financiers voient en majorité d’un bon œil l’initiative de IFC qui vise à stimuler des marchés secondaires dédiés. 

 

L’année dernière, la Société financière internationale (IFC) s’est associée au groupe Nimble, un investisseur sud-africain spécialisé dans la gestion de créances douteuses, pour racheter pour 90 millions de dollars de prêts dits “non performants” (NPL) en Afrique du Sud, en Namibie, au Botswana, au Lesotho et au Eswantini (ex Swaziland).

Cette acquisition est la première d’IFC en Afrique dans le cadre de son initiative Distressed Assets Recovery Program (DARP). À travers ce programme de recouvrement d’actifs en détresse, l’institution parente de la Banque mondiale a déjà soutenu divers marchés concernés à travers le monde au cours des dix dernières années.

Ce nouveau projet constitue une évolution importante pour un continent confronté à une augmentation rapide des NPL et à un manque de solutions pour y remédier. Alors que les mesures d’aide pour faire face à la crise économique, tels que les reports de remboursement, arrivent à échéance, l’agence de notation Moody’s affirme que la quantité de NPL à travers le continent va doubler en 2021 par rapport à leur niveau d’avant-crise, ce qui diminuera la capacité des banques à octroyer des crédits et participer ainsi à la reprise économique.

Pour l’IFC, la création d’un marché secondaire efficace pour les NPL en Afrique est essentielle pour sa stabilité financière. Elle s’efforce également de fournir aux débiteurs le réaménagement et l’allégement de leurs dettes dont ils ont tant besoin.

Marché complexe nécessitant des compétences spécialisées, le marché secondaire des prêts non performants est un outil de gestion des risques qui permet aux banques de vendre ces prêts à des entités non bancaires spécialisées dans la résolution des problèmes de dette. Il permet de réduire le risque, libère des capitaux dans le bilan et offre aux banques de se concentrer sur l’octroi de crédits aux économies locales.

Le montant total des NPL pour les banques en Afrique est estimé à environ 60 milliards de dollars, selon les données publiques disponibles, contre environ 600 milliards de dollars en Europe. Si ce chiffre peut paraître relativement faible, c’est en réalité la proportion de ces NPL dans les bilans qui compte, et en Afrique, ce ratio dépasse les 10 % dans plus de 30 pays.

« Ces ratios élevés de NPL constituent un défi significatif pour de nombreuses banques », affirme Zuberoa Mainz, responsable régionale pour l’Afrique et le Moyen-Orient en charge du Programme de recouvrement des actifs en détresse à l’IFC. Depuis sa création en réponse à la crise financière de 2008, le DARP a engagé 7,4 milliards de dollars au niveau mondial, incluant la mobilisation de 4,6 milliards de dollars de capitaux, permettant aux banques de se décharger de 30 milliards de dollars de prêts non performants. Le programme a été conduit en Amérique latine, en Europe et en Asie. 

 

Afrique du Sud 

En Afrique du Sud, où le marché des prêts est dominé par des banques qui ont tendance à vouloir résoudre leur problème de prêts non performants en interne, l’IFC cherche à aider les sociétés de gestion de crédits comme les groupes Nimble et Greenpoint Capital Management (fonds de crédits privé) à s’imposer comme des alternatives viables pour l’externalisation des prêts aux particuliers et aux entreprises.

Dans ce pays précisément, Moody’s prévoit que les NPL représentent, en 2021, 7 à 8 % des prêts bruts.

Nimble, qui aide notamment les banques dans la résolution de prêts aux particuliers, aux PME et aux entreprises, a acheté, en plus de l’achat de portefeuilles d’actifs en détresse, pour 30 milliards de rands sud-africains (2 milliards de dollars) de dettes à travers 4,5 millions de comptes au cours des cinq dernières années en Afrique australe.

Cette entreprise n’hésite pas à utiliser l’intelligence artificielle et le machine learning pour prédire le comportement des emprunteurs. Le groupe a même développé des canaux numériques sur Whatsapp et par SMS pour aider les banques à suivre leurs débiteurs. 

Grâce au soutien de l’IFC, Nimble a pu faire croître son activité tout en s’implantant sur des marchés moins développés comme la Namibie et y acheter des NPL aux particuliers. 

« Le concept de vente de dettes est encore très immature, notamment parce qu’il n’y a pas un bon réservoir de fonds organisés pour acheter des NPL », estime Rowan Gordon, PDG de Nimble. « La situation est en train de s’améliorer avec l’arrivée d’initiatives telles que le DARP. »

Le fonds de prêt spécialisé de Greenpoint Capital fournit des solutions de prêt direct et de restructuration de bilan aux moyennes et grandes entreprises en Afrique du Sud et australe. Depuis sa création en 2011, il a déployé plus de 3 milliards de rands à travers 62 transactions, dont 51 ont été entièrement réalisées. 

Plus répandus aux États-Unis et en Europe, les prestataires de crédit alternatifs tels que Greenpoint sont rares en Afrique. Constatant une forte demande en matière de restructuration, Greenpoint s’est adressé à l’IFC pour obtenir un soutien envers son prochain fonds dédié.

Bien qu’elles opèrent dans des secteurs de marché distincts, les deux entreprises estiment que lorsque les mesures d’aide face à la crise de la Covid-19, telles que les reports d’intérêts, prendront fin et que les coûts de dépréciation se feront sentir, les banques seront obligées de trouver des moyens créatifs pour faire face aux prêts à risque. 

« La hausse des exigences réglementaires en matière de provisionnement s’est combinée à un réel stress du marché. Ce double coup dur a frappé de plein fouet un secteur pourtant bien capitalisé », indique Ryan Wood-Collier, PDG de Greenpoint. « Les banques ont désormais plus de raisons de réfléchir à la meilleure façon de régler leurs problèmes de crédit. » 

Le pourcentage global de NPL en provenance des entreprises reste faible : les quatre premières banques du pays ont révélé un total de 28,8 milliards de rands en NPL d’entreprises sur 1 650 milliards de prêts aux entreprises et aux institutions, soit un ratio de 1,8 %. Pour autant, Ryan Wood-Collier affirme que toutes les entreprises d’Afrique du Sud ont été touchées d’une manière ou d’une autre par la crise actuelle et que beaucoup d’entre elles ont besoin d’une injection de liquidités et d’une recapitalisation de leurs bilans.

« Les banques n’ont pas les moyens ou la marge de manœuvre nécessaires pour traiter correctement ces questions par elles-mêmes », estime Ryan Wood-Collier. « Elles reconnaissent qu’il est nécessaire que des tiers participent. »

Pour les deux gestionnaires de prêts à risque, sensibiliser les banques aux services qu’elles offrent et les encourager à se décharger des créances avant qu’elles ne deviennent douteuses sont des objectifs clés. 

Mais tous ne partagent pas cette évaluation. Ainsi, pour James Formby, PDG de la Rand Merchant Bank en Afrique du Sud, les NPL des entreprises sud-africaines sont actuellement facilement gérables. Étant donné que chaque situation est différente, il est préférable qu’ils soient examinés par des équipes spécialisées au sein des banques.

« Nous ne voyons rien qui justifierait une préoccupation majeure », assure-t-il. « Nous sommes indéniablement en pleine récession économique, et donc les banques ont augmenté leurs niveaux de provisionnement aux entreprises, au-delà même des niveaux de la crise financière mondiale de 208, ce à quoi l’on pouvait logiquement s’attendre. »

Alors que les actifs de stade 2, qui sont des expositions à risque plus élevé, s’élevaient à 167 milliards de rands, James Formby ne pense pas que les performances économiques des entreprises sud-africaines se soient détériorées depuis juin, étant donné que l’économie s’est réouverte depuis lors.

Au Kenya, où les ratios de prêts non performants devraient atteindre 17 % d’ici la fin de l’année, Abraham Ongenge, directeur financier de la Stanbic Bank Kenya, estime qu’il vaut mieux adopter une approche proactive de la restructuration, parler aux clients et proposer de prolonger les périodes de remboursement plutôt que de transférer les portefeuilles à des sociétés de gestion d’actifs ou à des structures de défaisance.  

« Une injection importante de capitaux est nécessaire lorsque vous commencez à réfléchir aux structures de défaisance et nous n’avons pas observé un quelconque appétit pour [avoir une solution autonome] du point de vue des investissements », confie-t-il.

La banque a offert un allègement sur quelque 400 millions de dollars de prêts au cours des six premiers mois de la pandémie. Ses prêts non performants sont passés de 8,12 % au premier semestre 2019 à 10,2 % au premier semestre 2020.

 

Les défis de l’extension du programme 

Sur d’autres marchés, il sera plus difficile de renforcer l’assistance technique et financière de l’IFC et d’attirer des capitaux étrangers. 

Dans de nombreux cas, il a fallu partir de zéro, en déterminant le volume et le ratio des NPL dans chaque pays, en analysant les cadres juridiques et en évaluant les besoins et la capacité de service de chacun. 

L’absence de réglementation favorable, la petite taille des portefeuilles de NPL, la réticence des banques à se décharger de leurs prêts et le manque de données disponibles pour déterminer la tarification des prêts non performants sont autant de défis à relever.  

Au Nigéria, où les NPL représentaient 6,01 % des prêts en décembre 2020 selon la banque centrale, les solutions proposées un succès modéré. 

Une structure de défaisance spécifique, Asset Management Corporation of Nigeria (AMCON), a été mise en place dans le pays en 2010 pour assainir le système bancaire après le sauvetage de neuf prêteurs pour un montant de 4 milliards de dollars. AMCON détient encore un portefeuille d’environ 15 milliards de dollars et tente toujours d’en recouvrir pour quelque 4 400 milliards de nairas de dettes, selon les médias locaux. Un succès mitigé donc.

Tayo Oduwole, directeur de Frontier Capital Alternative Assets (FCAAL), l’un des rares gestionnaires d’actifs en détresse au Nigéria, affirme que la réglementation est le principal défi à relever pour résoudre la question des prêts non performants. 

En juillet 2017, FCAAL a acheté un portefeuille de 400 milliards de nairas (1 milliard de dollars) à l’une des banques locales, mais le recouvrement des prêts n’a pas été aisé.

« Nous avons hérité d’un grand nombre de procédures judiciaires et le processus de finalisation peut parfois prendre dix ans jusqu’à la Cour suprême », explique-t-il. « Nous nous débrouillons bien et nous avons une relation positive avec les créanciers [mais] nous avons encore un long chemin à parcourir. »

Tayo Oduwole considère que le régime réglementaire s’améliore, avec l’émergence d’une scène d’arbitrage et l’ouverture au dialogue de la Banque centrale du Nigeria (CBN) avec des entreprises telles que FCAAL.

« Grâce à nos réalisations, la Banque centrale est tout à fait favorable à encourager d’autres acteurs à venir sur le marché », se réjouit-il.  

Pour l’IFC, la première étape pour catalyser un marché secondaire des NPL consiste à s’assurer que le cadre réglementaire et juridique est viable et permet la vente de ces prêts à un tiers. « Les investisseurs ont besoin de conditions attractives, c’est-à-dire pas de contrainte réglementaire ou légale pour acheter des NPL », explique Rosa Sacre, directrice générale de la division Asset Recovery & Restructuring Management de la Société Générale. 

« La déductibilité fiscale des pertes résultant des ventes de NPL est une condition importante, car les banques ne peuvent pas se permettre de vendre avec une remise et de payer en plus un impôt sur leurs pertes ! »

Dans d’autres pays, les régimes réglementaires s’améliorent. L’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) est en train d’harmoniser le droit des affaires et a publié une directive sur la déductibilité fiscale des pertes liées aux NPL dans l’Union. 

En Tanzanie et en Tunisie, les régulateurs bancaires encouragent les amortissements accélérés ou le transfert des prêts problématiques à des sociétés de gestion d’actifs, tandis que l’Égypte rationalise ses règles d’insolvabilité. 

Reste toutefois la difficulté que l’Afrique est composée de 54 pays aux régimes juridiques disparates, ce qui signifie qu’une solution panafricaine au problème des NPL est encore loin d’être trouvée.  

Jim Ho, associé du cabinet d’avocats international Cleary Gottlieb Steen & Hamilton, affirme que le développement d’un marché secondaire pour les actifs en détresse n’est qu’un des volets de la solution. 

« Les responsables politiques doivent avoir une vue d’ensemble, depuis l’amélioration des structures de surveillance bancaire jusqu’au renforcement des lois sur l’insolvabilité et à l’accélération des processus de recouvrement des dettes tout en protégeant les consommateurs. »

L’avocat souligne que la diversité des systèmes juridiques est une situation à laquelle les Européens sont également confrontés et que la création d’un marché panafricain des NPL ou de sous-groupes de marchés régionaux africains qui permettront de réaliser des économies d’échelle « ne peut s’effectuer du jour au lendemain ».

« Des efforts similaires sont en cours d’étude au niveau de l’Union européenne et il reste encore beaucoup de chemin à parcourir », rappelle-t-il. 

Les initiatives visant à attirer des gestionnaires d’actifs en détresse mieux établis au niveau mondial se heurtent à un autre obstacle, à savoir la petite taille des offres. 

« Les petits pays d’Afrique n’ont peut-être que 100 millions de dollars de NPL en volume, mais si les ratios de NPL sont élevés dans l’ensemble du système bancaire, cela reste un problème important », note Zuberoa Mainz. 

« Les investisseurs sont attirés par les volumes élevés. Par conséquent, la mobilisation des investisseurs privés envers de petits pays constitue un défi considérable pour la création de marchés secondaires des NPL. » 

C’est pourquoi l’IFC cherche à établir des plateformes régionales qui créeront des économies d’échelle en Afrique de l’Ouest, en Afrique du Nord, en Afrique subsaharienne et en Afrique de l’Est.

Face à l’augmentation des prêts toxiques, l’initiative de l’IFC, combinée à une politique et une réglementation favorables, pourrait constituer un outil de gestion des risques important et nécessaire pour les banques en Afrique, avant que le problème ne devienne trop grave pour être résolu, comme en Europe.

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