18 Juin 2020 / Article

« Être une femme ne doit pas devenir un “laissez-passer” »

Juliet Anammah, présidente, Jumia Nigeria

Présidente de Jumia Nigeria et responsable des affaires institutionnelles pour l’Afrique, Juliet Anammah est diplômée d’un bachelor en pharmacie de l’University du Nigeria, à Nsukka, et d’un MBA en finance de l’Enugu State University of Technology Business School, à Lagos. Elle a d’abord écumé les cabinets de conseil dans le secteur de la vente et du marketing, puis a intégré Sanofi Adventis, où elle est restée huit ans. En 1999, elle rejoint Accenture Nigeria, d’abord au service « stratégie », puis, à partir de 2004, dans l’unité « market », alors en pleine construction. C’est là où, pour la première fois, elle s’exerce au management.

En 2015, Juliet Anammah bifurque vers le digital, dont elle perçoit le potentiel transformatif. Jumia n’a alors que trois années d’existence et lui offre le poste de CEO de Jumia Nigeria. En plus de ce rôle dans le management et dans la stratégie, Juliet s’engage dans la formation de partenariats public-privé, qui la conduira, en février 2020, à cumuler ses fonctions exécutives avec celles de responsable des affaires institutionnelles pour l’Afrique. 

 

Êtes-vous heureuse d’être une femme d’affaires en Afrique ? 

Je suis heureuse d’être une femme. D’être une femme d’affaires… et encore plus en Afrique. 

 

D’après une étude récente du cabinet de conseil Boston Consulting Group, s’il y avait autant de femmes entrepreneurs que d’hommes entrepreneurs dans le monde, le PIB global pourrait augmenter de 6 %. Qu’est-ce que cela vous inspire ? 

C’est la preuve qu’il faut de la diversité dans le business, dans le management et dans les conseils d’administration. Les femmes et les hommes doivent être présents dans toutes les sphères de l’entreprise, au sein des équipes et jusqu’à la prise de décision. Si c’était le cas, notre société se porterait beaucoup mieux. 

 

Selon vous, le leadership féminin existe-t-il ?

J’estime que parler de « leadership féminin » est beaucoup trop vaste. Les femmes – comme les hommes d’ailleurs – ont des personnalités qui varient trop fortement pour parler de leadership féminin – tout comme  de leadership masculin. 

 

Avez-vous eu le sentiment de rencontrer des obstacles spécifiques au cours de votre carrière du fait de votre genre ?  

Quand j’étais plus jeune, j’ai en effet dû faire face à certains comportements inappropriés, mais ce n’est plus arrivé depuis longtemps. Je sais que beaucoup de femmes font face à cela tous les jours, et c’est dramatique.  

 

Quelles sont vos responsabilités dans votre poste actuel ?

J’ai deux principales fonctions : présidente et responsable des affaires institutionnelles pour l’Afrique chez Jumia Nigeria. La seconde consiste à construire des partenariats avec les institutions (ONU, agences d’e-commerce, gouvernements) pour améliorer l’efficacité de l’e-commerce sur le continent. Avec l’apparition du Covid-19, nous nous sommes rendu compte de l’importance des partenariats entre les entreprises et le secteur public. 

 

Pensez-vous qu’il soit plus difficile d’être une femme dans le monde du travail en Afrique qu’ailleurs ?

La société africaine est sans doute plus paternaliste, et les femmes y ont peut-être plus de responsabilités domestiques, ce qui leur prend beaucoup de temps. Celles qui occupent aujourd’hui un poste de leadership en Afrique ont dû travailler dur pour trouver un juste équilibre entre carrière et vie de famille. 

 

Existe-t-il une stratégie de genre dans votre entreprise ? 

Oui. Jumia travaille énormément sur l’égalité des opportunités au sein de l’entreprise entre hommes et femmes. Mais nous faisons aussi attention à ce qu’être une femme ne soit pas un « laissez-passer » pour accéder à n’importe quel poste. C’est pourquoi nous faisons beaucoup d’efforts pour recruter des femmes très qualifiées. Nous avons également mis en place un système de congés payés pour les périodes de maternité, et nous adaptons les emplois du temps pour les femmes si nécessaire. 

 

Quels sont pour vous les principaux challenges pour l’Afrique avec la crise du Covid-19 ? 

Il y a tout un défi autour de la bonne compréhension et de l’importance de la digitalisation du travail sur le continent. Il est important que les institutions et les gouvernements mettent en place des outils pour accompagner ce mouvement, comme en matière d’e-commerce et de paiement digital. Ces besoins deviennent encore plus fondamentaux après une pandémie comme celle du Covid. Dans mon travail, j’essaie justement d’identifier quelles sont les prochaines étapes en la matière pour l’Afrique.

 

Professionnellement, avez-vous un modèle féminin qui vous inspire ?

J’en ai déjà eu plusieurs  au cours de ma carrière. Actuellement, celle qui m’inspire le plus c’est la chancelière allemande Angela Merkel. Elle est pragmatique, et la manière dont elle a géré la crise du coronavirus dans son pays est remarquable. Par ailleurs, elle a dû gérer des situations politiques et économiques extrêmement critiques, et elle a toujours pris des décisions sensées. C’est une femme qui sait gouverner. 

 

Et votre modèle masculin ?

Paul Kagame [président de la République du Rwanda]. Il a redresser tout un pays en quelques années alors qu’il était en pleine guerre civile, et ce de manière admirable. Le Rwanda est aussi le pays au monde dans lequel la représentation des femmes au Parlement est la plus élevée (63 %). 

 

Y a-t-il une entreprise africaine que vous admirez ?

Jumia ! Ces principaux atouts sont la résistance et la faculté d’adaptation. La vitesse de prise de décision est incroyable, et le management y est remarquable. Et puis je trouve que cette entreprise est très représentative du continent.

 

Est-ce que vous êtes active au sein d’une association, d’un réseau féminin, ou comme mentor ?

Je suis membre d’Africa Leadership Network [ALN], un réseau qui a pour ambition de réunir les leaders du continent dans le but de transformer l’Afrique. Je suis également membre de l’Africa CEO Network, le réseau de l’Africa CEO Forum et de quelques associations de femmes dirigeantes. 

 

Quelle jeune femme étiez-vous à 20 ans ? 

J’étais aventurière, du moins je rêvais d’aventure. J’étais très curieuse, je lisais beaucoup de livres pour m’aider à comprendre tout ce qui se passait dans le monde. 

 

Êtes-vous arrivée là où vous vouliez être? 

Aujourd’hui oui… mais peut-être pas demain… 

J’aime vraiment ce que je fais aujourd’hui. Qui sait si je ne voudrais pas découvrir quelque chose de complètement différent demain ! 

 

Quel livre/film/série/disque vous a le plus marquée ?

C’est très difficile de choisir, mais, si je dois choisir trois livres qui ont eu un impact profond sur moi, je dirais : Principles, de Ray Dalio [2017], A Curious Mind, de Dan Grazer et Charles Fishman [2015], et enfin The Art of Thinking Clearly, de Rolf Dobelli [2013]. 

 

Que faites-vous pour vous détendre après une journée de travail ? 

J’adore lire, en particulier des livres d’histoire, d’économie ou de psychologie. Je cuisine beaucoup également, et je marche plusieurs kilomètres tous les jours, c’est très important pour mon équilibre. 

 

Quel est le pays d’Afrique que vous aimeriez visiter ?

Dès que la situation sera rétablie et que l’on pourra à nouveau voyager, j’aimerais aller en Afrique du Nord. Je ne suis allée qu’en Égypte, et je rêve de visiter le Maroc, la Tunisie et l’Algérie. 

 

Madeleine Langot

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