03 Mar 2021 / Article

"Face à la crise, l’enjeu est maintenant la solvabilité des banques"

Grégory Clemente, CEO, Proparco 

A 47 ans, Grégory Clemente baigne dans la finance depuis plus de vingt ans. Nommé Directeur de Proparco en 2016, il a vécu la crise financière de 2008 dans les salles de marché de l’Agence Française de Développement (AFD), où il était alors en charge du refinancement sur les marchés financiers.  Axe essentiel de son action globale, le soutien au secteur bancaire africain représentait en 2019 près de 700 millions d’euros (près d’un tiers de la totalité de ses financements annuels) à travers notamment des lignes de crédits destinées aux PME dans le cadre du programme Choose Africa lancé en 2019. Affable et passionné par le secteur, il nous livre un regard optimiste mais aussi mesuré sur l’état de l’industrie en Afrique. 

 

Vous avez été un témoin privilégié de la crise financière de 2008, sur quel plan principalement diriez-vous que le secteur financier africain a changé depuis cette fameuse crise ? 

La finance africaine s’est beaucoup structurée depuis cette époque. Aujourd’hui, il existe par exemple des places de cotation qui fonctionnent relativement bien à travers le continent, ce qui n’était pas forcément le cas il y a quinze ans. Un énorme travail a été réalisé en termes réglementaires pour faciliter l’accès aux marchés financiers et c’est une bonne chose car ce sont des leviers extrêmement puissants pour financer les économies. Il reste malgré tout beaucoup à faire et c’est une des tâches que s’assigne Proparco. 

 

Dans le contexte actuel de crise sanitairede quoi ont selon vous le plus besoin les banques africaines  

Au début de cette crise, le problème était le manque de liquidités dans le système bancaire. Les banques centrales et les bailleurs de fonds internationaux  dont Proparco  ont donc injecté des liquidités. Mais aujourd’hui, ce n’est plus la prioriténous sommes entrés dans une deuxième phase où l’enjeu est la solvabilité : les banques doivent renforcer leur structure bilancielle et leurs fonds propres.  

 

Dans ce contexte, parvenez-vous à apporter un soutien aussi bien aux petits acteurs qu’aux acteurs plus importants ?  

Le positionnement de Proparco est différenen fonction de la structure, de la maturité et de la profondeur des marchés dans lesquels opèrent nos partenaires. Les situations sont très variées sur le continent. Les banques marocaines par exemple sont très bien structurées. Elles ont une capacité à financer des projets à long terme, en monnaie locale et notamment des projets d’infrastructures. Pour ce type d’acteurs, l’objectif est plutôt de renforcer leurs capacités d’intervention et de les aider dans leur stratégie de développement en rentrant au capitalEn Afrique subsaharienne, nous faisons la même chose mais sur deux volets : la liquidité et la solvabilité. Beaucoup de banques ne peuvent pas financer des risques sur du très long terme. Notre rôle est de les accompagner.  

 

Quels sont vos critères pour investir dans un établissement financier ?  

Nous nous concentrons sur les acteurs bancaires les plus solides ou ceux qui sont sur des marchés de niche. Par exemple, des banques qui ont un ADN très marqué sur le financement des TPE/PME, des banques qui sont très actives sur les sujets de l’égalité femmes/hommes, de l’entreprenariat féminin... Nous avons récemment signé un partenariat avec Equity Bank au Kenya. C’est un acteur qui finance les PME, qui est impliqué sur le sujet de l’égalité femmes/hommes et les sujets liés au climat. Proparco est aujourd’hui partie prenante de la transformation de leur business model vers le financement des énergies renouvelables.  

 

Equity Bank a justement annoncé qu’elle ne verserait pas de dividendes à ses actionnaires en 2020pour maximiser sa marge de manœuvre disponible afin de soutenir ses clients. Recommandez-vous cette stratégie aux autres banques africaines ?  

Nous avons eu un débat en interne à ce sujet : “ Devons-nous verser un dividende cette année ? “ Car cette crise nous a aussi affecté. Il se trouve que notre actionnaire majoritaire, l’Etat français, a donné des consignes très claires en déconseillant le paiement des dividendes en période de crise. C’est la règle que nous avons suivie. Pour nos clients, nous recommandons de dialoguer avec les actionnaires et évidemment de tenir compte de la situation dans laquelle la banque se trouve. La réponse ne peut pas être la même d’un établissement de crédit à l’autre. En période de crise, distribuer des dividendes peut fragiliser la structure bilancielle des banques, or nous vivons justement une crise sans précédent. 

 

Vous l’avez dit, les banques africaines sont plus solides qu’il y a dix ans. Cependant, elles souffrent aussi de la crise et sont parallèlement incitées par les Etats à soutenir les économies. Or leur capacité à prêter est grevée par un niveau important de créances en souffrance, en particulier en provenance des entreprises publiques… N’y a-t-il pas là un paradoxe ? 

D’abord, si les banques africaines sont plus robustes, c’est le résultat de leur propre travail et du soutien de leurs actionnaires. Mais il faut aussi souligner le rôle de l’accompagnement public qui leur a parfois permis de se développer. Il faut donc être nuancé sur la relation public/privé. Dans certains secteurs, comme l’énergie, on sait que certains Etats peuvent avoir accumulé des arriérés vis-à-vis du secteur privé. Les gouvernements sont conscients de ce type de difficultés et mènent des actions pour, petit à petit, éliminer ces arriérés, rembourser, et améliorer leur capacité de paiement. Ils sont soutenus en cela par les bailleurs internationaux. Un projet comme le barrage de Nachtigal au Cameroun symbolise parfaitement cette méthode. Il va avoir un impact considérable sur l’accès à l’électricité pour la population et contribue à structurer l’opérateur public (Eneo, ndlr) et à le renforcer. 

 

Êtes-vous inquiet concernant l’exposition des banques africaines aux créances en détresse ? 

Comment ne pas être inquiet ? Nous vivons une crise que personne n’avait anticipée. Le portefeuille de Proparco a souffert, nous avons été au chevet de nos clients dès les premiers confinements en acceptant des reports d’échéances, en redéployant des fonds etc. Pour répondre à la crise sanitaire, le Groupe AFD a déployé 1,2 milliard d’euros au printemps dernier dans le cadre de l’initiative « Santé en commun » avec l’aide du gouvernement français et de l’Union européenne. En réponse à la crise économique, nous avons également lancé l’initiative Choose Africa Resiliencequi cible les TPE/PME victimes de la crise. C’est une solution inspirée du PGE (prêts garantis par l’Etat en France) que nous sommes en train de déployer au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et à Madagascar, en partenariat avec la Société Générale, et demain, d’autres réseaux bancaires dans d’autres pays africains. Nous espérons avoir trouvé un produit qui permette aux banques locales de continuer à financer l’économie avec une prise de risque atténuée puisque derrière, Proparco garantie 80% du financement. Malgré tout, sur cette question des créances douteuses, il est important de rappeler que, quand on regarde le portefeuille de Proparcoil existe davantage d‘inquiétudes hors d’Afrique qu’en Afrique. On a toujours une image négative du risque et du profil de risque des acteurs africains mais à l’heure où je vous parle, ce n’est pas la région qui m’inquiète le plus. 

 

Aux Etats-Unis, l’économie a bénéficié d’un plan de relance de plus de 1 600 milliards de dollars, en Europe, d’un plan de 1 100 milliards de dollars L‘Afrique, elle, n’a malheureusement pas cette faculté à créer de “l’argent magique” alors que c’est elle qui en nécessiterait le plusOù vous placez vous par rapport à ce débat ?   

Deux sommets seront organisés dans les mois qui viennent. Le premier en mai, sur le financement des économies africaines, qui associera les Européens, les Américains, le G7, le FMI et les grandes banques africaines. On verra comment cette réunion peut faire avancer le débat sur le financement macroéconomique des Etats africains. Un autre sommet Afrique-France sera bientôt organisé au sujet de la réponse économique à donner à cette crise. C’est un sujet important qui devra trouver une issue dans les prochains moisLes banques publiques de développement ont bien sûr leur rôle à jouer car il ne faut pas oublier qu’elles représentent près de 10% de l’investissement mondial. 

 

La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) est entrée en opération le 1er janvier dernier. Or beaucoup de banques internationales qui opéraient dans le financement du commerce ont quitté l’Afrique ces dernières années. L’avènement de ce nouvel espace appelle-t-il à un changement de rôle des banques africaines ? 

La ZLECA va favoriser les échanges interafricains et les banques se doivent de soutenir les entreprises qui en seront les acteurs, importateurs et exportateurs. Il est vrai que ces derniers temps beaucoup de banques internationales ont quitté le continent, notamment les banques françaises. Beaucoup d’acteurs, dont Proparco, ont développé ce qu’on appelle les gammes de produits garantis, notamment dans le trade finance, qui permettent de faciliter les échanges internationaux à l’intérieur du continent africain, dans les sous régions, entre différents pays, mais aussi visàvis des pays hors Afrique. Nous travaillons sur ce sujet avec des acteurs comme Ecobank, qui est un acteur panafricain avec lequel nous avons signé en 2017 une ligne de garantie de trade finance utilisée par ses filiales dans 4 pays d’Afrique de l’Ouest. Nous avons également passé du temps ces derniers mois à identifier des banques qui pourraient confirmer les banques émettrices. L’une des leçons que nous pouvons tirer de cette crise, c’est que nous étions peut-être en retard sur ce sujet en particulier. Nous allons accélérer notre programme, et je suis confiant dans notre capacité à développer cette activité réellement structurante pour le commerce africain. Mais sans oublier parallèlement les projets d’infrastructures ferroviaires, portuaires, routières, ou dans l’énergie qui sont tout aussi décisifs à ce sujet. 

 

Vous êtes très actif dans la finance verte et il existe globalement énormément de financements disponibles en la matièreParadoxalement, les institutions financières africaines privées nsemblent pas parvenir à saisir toutes ces opportunités qui s’offrenà ellesComment l’expliquer ?  

Sans doute que les règles d’accès à ces fonds sont moins faciles que d’autresLes règles du jeu peuvent se révéler complexes et difficiles à satisfaire. Parfois il faut respecter un cahier des charges précis. Pour faciliter l’accès à ce type de ressourcesil existe plusieurs pistes. Comme aider les banques dans leur capacité à lever des fonds sur les marchés à travers l’émission d’obligations vertes, des green bonds ou des climate bonds. Sur cet aspect, nous avons travaillé avec l‘IFC et plusieurs acteurs en amont avec de l’assistance technique, du renforcement de capacités, pour aider les banques à se structurer, pour être éligibles à ces financements et à respecter les cahiers des charges qui permettent d’émettre des green bonds répondant aux standards du marchéUn second levier passe notamment par les bailleurs de fonds. Proparco a par exemple la capacité de lever des ressources spécifiques auprès de l’Union européenne, notamment dans le secteur de l’énergie, pour accompagner des acteurs de l’off-grid solairePar ce biais, nous avons levé des fonds permettant d’accompagner un certain nombre d’acteurs, en partenariat avec des banques, régionales ou locales, qui peuvent ainsi cofinancer à nos côtés. Cette méthode a un véritable effet vertueux. Ce que je viens de décrire est également vrai concernant le Fonds vert, au travers d’un programme qui s’appelle Transforming financial Systems for Climate, qui cible essentiellement l’Afrique, et qui vise à apporter un soutien financier et technique à des banques et des institutions de microfinance publiques et privées.  

A consulter aussi

22 Juil 2021 / Article

Financement des infrastructures : comment donner sa place au secteur privé ?

14 Avr 2020 / Article

« Les femmes se construisent elles-mêmes des barrières »

28 Nov 2018 /

Se développer en Afrique : les conseils de deux grands patrons