18 Mai 2021 / Article

« Faire de M-Pesa une super app »

Sitoyo Lopokoiyit, PDG par intérim de M-Pesa

Directeur financier de Safaricom depuis 2018, Sitoyo Lopokoiyit cumule depuis le printemps 2020 cette fonction avec celle de PDG par intérim de M-Pesa, fintech issue d’une joint-venture entre les opérateurs Vodacom et Safaricom, et probablement l’une des plus belles réussites du secteur privé africain du siècle.

Cette plateforme a en effet littéralement révolutionné les services financiers en Afrique depuis son lancement en 2007. Comptant aujourd’hui plus de 41 millions de clients dont 62 % au Kenya, M-Pesa est le leader incontesté du marché et fait bouger les lignes. Au cours d’une conversation à l’occasion de l’Africa Financial Industry Summit, Sitoyo Lopokoiyit s’est entretenu avec la fondatrice et PDG d’Emerging Capital Group, la nigérianne Toyin Sanni, sur l’avenir du mobile money et le rôle clé de M-Pesa dans son déploiement en Afrique.

 

Toyin Sanni : Vous venez d’être nommé PDG par intérim de M-Pesa, avec, il se dit, la mission est de rendre la plateforme autonome et indépendante de ses sociétés mères, Safaricom et Vodacom. Est-ce vrai et quelle serait l’idée derrière cela ?

 

Sitoyo Lopokoiyit : Non, ce n’est pas vrai. Ma mission est d’accélérer le déploiement de la plateforme sur nos différents marchés et d’étudier la possibilité d’en conquérir de nouveaux sur le continent. Nous voulons que M-Pesa devienne le plus grand écosystème fintech et numérique d’Afrique et c’est dans ce but que nous avons créé cette entreprise commune. M-Pesa est déjà bien installée au Kenya et renforce actuellement sa présence en Tanzanie. Nous envisageons maintenant de nous implanter au Mozambique, en RDC et au Ghana.

 

TS : Vous êtes arrivé à un moment où la pandémie de coronavirus faisait des ravages dans le monde. Quel a été l’impact sur M-Pesa ?

 

SL : La pandémie a été un accélérateur pour toute l’industrie du numérique – regardez ce que Zoom, Visa ou Mastercard ont fait. Chez M-Pesa, nous avons constaté une croissance importante de l’adoption du numérique. Au Kenya par exemple, nous sommes passés de 157 000 commerçants clients à la fin du mois de mars de l’année dernière à presque 170 000 à la fin du mois de septembre. C’est une révolution vers la digitalisation et il n’y aura pas de retour en arrière.

 

TS : Au fil des années, M-Pesa s’est développé en Afrique et ailleurs, mais a ignoré certains marchés africains comme le Nigeria. Comment voyez-vous votre expansion en Afrique notamment dans le cadre de la mise en application de la Zlecaf ?

 

SL : Notre stratégie d’expansion était différente auparavant. Nous avons en priorité déployé M-Pesa sur des marchés où nous avions une licence de télécommunication afin de tirer parti des synergies. Mais la stratégie actuelle est centrée sur l’Afrique et ses opportunités. Lorsque nous examinons les marchés sur lesquels nous pouvons nous implanter en Afrique, plusieurs éléments clés sont pris en compte. S’agissant du Nigeria, il y a, je crois, depuis 2018, un grand débat autour des services financiers digitaux gérés par les banques et ceux gérés par les opérateurs télécom. En tout cas, pour l’instant, nous nous concentrons sur l’accélération de la croissance de nos marchés existants.

 

TS : Il est impossible de parler du succès des fintechs au Kenya sans parler du rôle joué par les régulateurs. Dans quelle mesure le succès de M-Pesa peut-il être attribué à l’ouverture et la flexibilité des autorités de régulation kényanes ?

 

SL : Les régulateurs ont joué un rôle important aux côtés de M-Pesa depuis 2007. Nous avons continuellement travaillé avec eux. Il n’y a aucun produit ou service que nous avons lancé sans l’aide des régulateurs. Nous avons découvert qu’il était essentiel de les impliquer, et ce, dès le stade de la conception. M-Pesa est avant tout guidé par la volonté commerciale de transformer les vies des consommateurs alors que le régulateur, lui, va avoir une perspective plus large du marché.

 

TS : Les coûts liés aux règles de conformité ont-ils un impact important sur votre stratégie de développement à travers le continent ?

 

SL : Nous avons le devoir de fournir une plateforme de services financiers à la fois sécurisée, sûre et fiable. Et si vous me demandez ce qui me tient éveillé ? Ce sont des sujets comme la cybersécurité et pour moi, ce n’est pas un coût. C’est un impératif, et je ne la considère donc ni comme une charge ni comme un obstacle. Je pense qu’il est essentiel de protéger les clients et les entreprises en veillant à ce que la cybersécurité et toutes les autres exigences de conformité réglementaire soient considérées avec le plus grand sérieux.

 

TS : Après l’inclusion financière, quels autres projets excitants envisagez-vous chez M-Pesa ?

 

SL : Chez nous, tout tourne autour de notre capacité à transformer les vies. Ainsi, dans les domaines de la fintech et du mobile money, nous commençons à regarder comment nous pourrions fournir de l’épargne, gérer du patrimoine ou de l’assurance, afin de pouvoir être au plus proche des clients, notamment dans le contexte actuel lié à la pandémie. Je pense aussi à l’ouverture de nos plateformes. Comment encourager davantage de développeurs à entrer dans notre écosystème et à innover ? Il y a plus d’innovation à l’extérieur de M-Pesa qu’à l’intérieur. Au Kenya, il y a 29 000 développeurs sur notre plateforme. J’aimerais voir 100 000 développeurs à travers l’Afrique utiliser nos API (i.e Application Programming Interface) pour développer des produits et des services innovants autour de la santé financière et du e-commerce. C’est un domaine qui me passionne.

 

TS : Quel est l’avenir du mobile money en Afrique ?

 

SL : L’avenir du mobile money en Afrique est extraordinaire. L’industrie des services financiers numériques et du mobile money se développent, certes. Mais l’argent liquide reste roi, même dans des pays comme le Kenya. Je ne cesse de répéter que le mobile money peut croître de 20 % par an au cours des cinq prochaines années, simplement en raison de l’opportunité. Les partenariats seront clés, tout comme les technologies. Par ailleurs, il faut renforcer le secteur des fintechs en Afrique pour pouvoir rivaliser et éventuellement collaborer avec les géants de la tech comme Facebook ou Google. C’est formidable de voir ce que Paystack a fait au Nigeria avec Stripe ; nous devrions avoir 20 à 30 partenariats de ce type à travers le continent. Pour que cela arrive, il est essentiel de collaborer avec le gouvernement – nous devons soutenir les fintechs africaines pour qu’elles obtiennent les mêmes valorisations que les fintechs dans le monde.

 

TS : Quel est l’avenir de M-Pesa ? Une super app ? Une banque numérique continentale voire mondiale ? Comment cet avenir peut-il co-exister avec les partenariats multiples et divers que vous avez noué au fil du temps ?

 

SL : Je pense que l’on se dirige vers une super app qui, en raison de ses capacités, nous permettra de concentrer tout ce qu’on sait faire. Que vous souhaitiez voyager, commander une course ou à manger ou tout simplement payer pour un service, tout cela se trouvera dans l’application M-Pesa. C’est aussi une application lifestyle. Je veux que les clients s’y connectent autant qu’ils se connectent à WhatsApp ou Instagram, tous les jours, pour lire ou télécharger du contenu, et jouer en ligne aussi. C’est un excellent concept. Mais dans la plupart de nos pays, le taux de pénétration des smartphones est inférieur à 40 %, alors nous étudions comment renforcer nos USSD pour qu’ils aient les mêmes capacités. Ainsi, les clients pourront utiliser nos services autant que les PMEs ou les grandes entreprises

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