31 Août 2021 / Article

Infrastructures vertes : les assureurs africains seront-ils invités à table ?

Alors que l’assurance joue un rôle clé dans la réalisation d’infrastructures sobres en carbone et résilientes face au changement climatique, les acteurs africains sont encore largement absents de ce marché. Pourtant, les besoins sont là.

Par Oliver Nieburg

 

L’OCDE chiffre entre 130 et 170 milliards de dollars le déficit annuel de financement dans les infrastructures en Afrique. L’action du secteur privé est donc essentielle. Mais les risques financiers et politiques des projets résilients face au changement climatique restent élevés et les investisseurs doutent de leur rentabilité.

Les assureurs, comme les européens Munich Re et Allianz ou le panafricain Old Mutual, lancent des produits spécialisés pour évaluer le risque de plusieurs projets en Afrique : digues de mer, routes thermorésistantes, barrages hydroélectriques, etc. Parfois, plusieurs assureurs se partagent les rôles d’investisseur et de souscripteur dans un même projet.

 

130 à 170 milliards de dollars :

déficit annuel de financement des infrastructures en Afrique. Source : OCDE

 

Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et d’autres organismes souhaitent ainsi renforcer les capacités des acteurs africains afin qu’ils puissent assurer ces projets dits durables ou même y investir.

Dynamiser les investissements privés

D’après le PNUD, les assureurs peuvent proposer des produits qui couvrent les risques politiques ou garantissent une production minimale de kWh pour les projets d’énergie renouvelable. Ils peuvent même offrir aux promoteurs des réductions de primes s’ils choisissent des matériaux résistants au climat, qui réduisent à long terme les coûts d’exploitation et d’entretien.

Le Fonds de garantie pour l’énergie en Afrique de Munich Re est une des initiatives qui assurent contre les risques politiques des projets énergétiques. En partenariat avec la Banque européenne d’investissement et l’Agence pour l’Assurance du Commerce en Afrique, le Fonds couvre par exemple les risques de paiement souverains, les ruptures de contrat, l’inconvertibilité des devises et les troubles civils.

« Ce programme n’est disponible que dans certains pays d’Afrique », explique Lauren Carter, Conseillère en placements d’assurance pour le PNUD. « Il reste de la place pour d’autres produits d’assurance dans la même lignée. »

Un rapport Lloyd’s de 2018 sur les outils financiers innovants cite aussi l’exemple de formules de prêts spéciales, avec une réduction de prime si les matériaux ou la conception technique sont résilients. Pour Lauren Carter, on pourrait ainsi limiter le risque d’indemnisation pour les assureurs.

Le PNUD soutient des projets pilotes de financement de la résilience liés à l’assurance. « Peut-être qu’ils ne vont pas marcher ou en partie seulement, mais nous devons tous être sur le pont face à l’urgence climatique », poursuit Lauren Carter.

 

Quels risques d’investissement ?

Contrairement aux installations énergétiques, les infrastructures résilientes face au climatique sont rarement attrayantes pour le secteur privé :

  • Pas de retour sur investissement : Les retours sur investissement sont rares pour les projets résilients au climat, par exemple un système de drainage plus performant contre les inondations.
  • Instabilité perçue : Selon Lauren Carter, les troubles récents en Afrique du Sud peuvent faire redouter des problèmes similaires ailleurs, même s’il existe des régions relativement stables.
  • Incertitude politique : Un changement soudain à la tête d’un État peut entraîner la nationalisation de certains projets. Voir, par exemple, la section 3.2.1 « Projets politiques de prédilection » de ce rapport de l’OCDE.
  • Conversion des devises : Si l’investisseur finance un projet d’énergie verte sur 30 ans en dollars américains, il s’attend à être remboursé dans la même devise. Mais les consommateurs paieront leurs factures avec la monnaie locale, qui peut fluctuer pendant tout ce temps et nuire à la rentabilité du projet. S’il existe des solutions comme la couverture de change ou le financement en monnaie locale, elles peuvent être coûteuses.

 

Quelle place pour les acteurs africains ?

D’après l’assureur sud-africain Sanlam, les capacités de souscription émanent majoritairement d’Europe : les acteurs y disposent déjà d’équipes de modélisation des infrastructures publiques.

L’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA) de la Banque mondiale joue aussi un rôle essentiel en proposant aux investisseurs étrangers une assurance contre le risque politique ou des rehaussements de crédit.

« Les investisseurs examinent la cote de crédit des assureurs-souscripteurs. Plus la note est élevée, plus la confiance de l’investisseur et la résistance du projet aux risques sont élevées », expliquent Ockert Doyer et Pawan Singh, Co-Portfolio Managers pour le Fonds d’infrastructure durable de Sanlam Investments.

Linet Odera, spécialiste de l’assurance et du financement des risques pour la région Afrique au PNUD, note l’appétit croissant des acteurs locaux :  « Il y avait encore peu de capacités il y a dix ou quinze ans, surtout en dehors de l’Afrique du Sud. Mais la situation a évolué. »

Même si ces produits ne sont pas qualifiés de « verts », Santam, filiale du groupe Sanlam, répond ainsi aux besoins en assurance pour les infrastructures éoliennes, solaires ou hydroélectriques par l’intermédiaire de la filiale de souscription Emerald.

Sanlam couvre également les garanties Tous Risques Chantier et Montage par l’intermédiaire de son souscripteur spécialisé Mirabilis, ainsi que les responsabilités liées aux projets grâce à SHA, sa division spécialiste des créneaux de marchés particuliers.

Pour Linet Odera du PNUD, il faut inviter les assureurs locaux à la table des transactions intergouvernementales pour développer progressivement leurs capacités et leur savoir-faire technique. Les contrats pourraient par exemple imposer un seuil de couverture par une assurance locale : « Les garanties de bonne exécution seraient alors couvertes en partie ou en totalité par des assureurs locaux ».

 

Des acteurs qui se démarquent

  • L’Agence pour l’Assurance du Commerce en Afrique, avec son siège à Nairobi, joue déjà le rôle de souscripteur pour l’infrastructure verte avec une protection contre le risque politique.
  • Africa Re et Zep Re, basés respectivement au Nigeria au Kenya, sont deux assureurs que le PNUD juge aptes à faire de même.

 

« Si on ne laisse pas leur chance aux assureurs africains, ils ne pourront jamais faire la différence. »

Linet Odera, spécialiste de l’assurance et du financement des risques pour la région Afrique au PNUD

 

Beaucoup d’assureurs africains ne sont pas encore assez solides pour gérer les risques politiques ou les rehaussements de crédit pour des projets de grande envergure. Mais ils peuvent proposer d’autres produits, comme la responsabilité environnementale liée aux intempéries ou la protection contre les blessures des ouvriers ou les dommages aux équipements. « Si on ne laisse pas leur chance aux assureurs africains, ils ne pourront jamais faire la différence », avertit Linet Odera. Une récente flambée des fusions et acquisitions pourrait toutefois renforcer leurs capacités.

 

Fusions et acquisitions dans l’assurance en Afrique

 

2019
– Le Groupe Sunu (Sénégal) rachète les filiales d’Allianz Africa au Bénin, au Burkina Faso, au Mali et au Togo.
    – Momentum Metropolitan (Afrique du Sud), rachète les activités non-vie d’Alexander Forbes pour 130 millions de dollars puis les opérations de Forbes en Namibie.

2020
 Jubilee Holding Limited, leader des assurances en Afrique de l’Est, conclut un partenariat stratégique sur l’activité non-vie au Kenya, en Tanzanie, en Ouganda, au Burundi et à Maurice avec l’acteur international Allianz.
    – Sanlam (Afrique du Sud) rachète la totalité du groupe financier nigérian FBN Holdings. Sanlam est devenu le premier assureur d’Afrique suite au rachat de Maroc Saham Finances en trois opérations entre 2016 et 2018.

 

De l’assurance au financement

Les assureurs peuvent aller plus loin : tout comme les caisses de fonds de pension, ils sont vus comme des investisseurs clés pour l’infrastructure verte. « Certains fonds climatiques [comme le Fonds vert pour le climat, dont la capitalisation avoisine les 9 milliards de dollars] sont bien dotés, mais les besoins sont énormes », explique Lauren Carter.

 

115 milliards de dollars :

déficit annuel de financement de l’action climatique d’ici 2030 dans les pays en développement. Source : Banque mondiale.

 

Pour le PNUD, les investissements à long terme dans l’infrastructure verte peuvent être comparés à certains produits comme l’assurance-vie. « Les assureurs peuvent aussi obtenir des flux de trésorerie stables et prévisibles et une prime d’illiquidité », rappelle Lauren Carter.

L’assureur Old Mutual, basé au Cap, montre déjà l’exemple avec ses investissements. Ces sept dernières années, le sud-africain Sanlam a injecté plus de 6 milliards de rands (390 millions de dollars) dans 25 projets d’infrastructure verte, principalement en Afrique du Sud. Le groupe a lancé le Fonds d’infrastructure durable de Sanlam Investments, axé sur les investissements dans des secteurs tels que l’énergie, les TIC, l’eau et les transports.

Ockert Doyer et Pawan Singh assurent que Sanlam Investment va continuer à investir dans des projets durables sur le continent, notamment pour contribuer à sa relance après la crise de la COVID-19. Selon le groupe, les taux d’électrification et d’adoption des énergies renouvelables vont encourager les assureurs à participer aux projets verts. « Vu le coût relatif des énergies classiques par rapport aux renouvelables, le charbon va rester un pilier du mix énergétique », estiment Ockert Doyer et Pawan Singh. Ils jugent néanmoins l’Afrique bien placée pour faire le saut vers les énergies renouvelables.

Un signal fort pour les investisseurs étrangers

À l’heure actuelle, les investissements dans les infrastructures ne représentent que 2 à 3 % des 33 000 milliards de dollars du portefeuille total des assureurs dans le monde. On les retrouve généralement à la « catégorie des actifs alternatifs », aux côtés du capital-investissement, des fonds spéculatifs et de l’immobilier. Le PNUD estime ainsi entre 5 à 6 % l’appétit d’investissement des assureurs en matière d’infrastructure.

Pour Lauren Carter, le principal défi est d’identifier une réserve de projets qui se prêtent à l’investissement, en particulier ceux qui sont sobres en carbone et résilients au climat. « Mais souvent, le régulateur du pays de l’assureur ne l’autorise même pas à investir, car il juge cela trop risqué. » Les assureurs ne peuvent parfois investir que dans des obligations d’État ou d’autres placements prudents.

Le PNUD espère agir auprès des gouvernements pour permettre aux acteurs africains de financer plus directement les projets. « Les assureurs locaux pourraient alors investir en plus grand nombre dans leurs propres infrastructures avec leur monnaie locale. Cela enverrait un signal fort aux acteurs étrangers qui veulent co-investir », conclut Lauren Carter.

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