15 Oct 2021 / Interview

“La sortie de crise va très fortement bénéficié aux économies africaines” Ambroise Fayolle, Vice-Président, Banque Européenne d’Investissement

 

Avec un montant record de 5 milliards d’euros de nouveaux investissements à travers le continent en 2020, dont 2,4 milliards d’euros à destination du secteur privé, la Banque Européenne d’Investissement (BEI) a mis les moyens pour tenter de répondre aux conséquences de la crise de la Covid-19 sur le continent africain. Suite à l’approbation unanime mi-septembre de ses 27 actionnaires membres de l’Union européenne, la BEI prévoit même de lancer une nouvelle agence dédiée au développement début 2022 tout en renforçant sa présence locale à travers le continent au sein des délégations de l’Union – 900 personnes travaillent actuellement sur les questions de développement en lien avec 9 équipes locales en Afrique.

Son vice-président depuis 2015, Ambroise Fayolle, pur produit de l’élite française (Science-Po, ENA), préalablement passé par la Banque mondiale, le FMI et le Trésor public français (dont il fut directeur général entre 2013 et 2015), a accepté d’échanger avec nous sur sa vision de la relance économique en Afrique et des actions menées par son institution pour la soutenir.

 

Quelles ont été les interventions de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) envers le continent au plus fort de la crise sanitaire ?   

Ambroise Fayolle. Dans les semaines qui ont suivi le début de la pandémie de Covid-19 sur le continent, les équipes régionales de la BEI ont contacté des centaines de partenaires à travers l’Afrique pour comprendre comment nous pouvions intensifier notre engagement, renforcer le soutien du secteur privé et soutenir les gouvernements et les partenaires du secteur public. Nous avons ensuite augmenté nos lignes de crédit existantes pour à la fois garantir que les entreprises africaines puissent continuer à accéder à des financements via des banques locales et des institutions de microfinance, poursuivre les projets d’assainissements (eau, ndlr) engagées dans différentes capitales africaines, soutenir les politiques de santé publique liées à la Covid-19 et enfin réduire le risque d’infection dans les villes et les zones rurales.

 

Depuis le début de la crise, quels ont été les financements les plus significatifs ? 

Nous avons approuvé en avril 2021 le relèvement de 400 à 600 millions d’euros de notre implication dans le programme Covax afin d’aider au déploiement rapide des vaccins. Soit le plus important soutien jamais accordé par la BEI à la santé publique en dehors de l’Europe. Nous l’avons fait très tôt afin de démontrer l’importance pour l’Europe de soutenir la vaccination en Afrique.

Nous travaillons également avec des partenaires sur le continent pour augmenter la production locale de vaccins. Il y a un projet extrêmement intéressant en particulier en lien avec l’Institut Pasteur de Dakar.

Dans les mois qui ont suivi la pandémie, la BEI a soutenu des mesures de santé publique au Bénin, au Niger, au Kenya et au Maroc. Nous avons aussi apporté notre appui à l’initiative nationale de résilience économique du Sénégal et convenu avec des partenaires financiers, tels que Exim Bank of China et Equity Bank au Kenya, d’accélérer le financement ciblé pour soutenir les secteurs les plus touchés par la pandémie. Rappelons qu’en 2020, environ 70% des financements de la BEI en Afrique subsaharienne ont soutenu des investissements dans les États fragiles et les économies les moins avancées.

 

Comment envisagez-vous la sortie de crise continentale d’un point de vue économique ? 

Les économies africaines ont essayé de tenir le choc. Nous savons qu’elles sont très dépendantes du commerce. Or, celui-ci s’est arrêté ! Les marges de manœuvre financières et budgétaires ont été plus limitées que celles qu’on a pu connaître dans les grands pays occidentaux. Dans cet environnement, les gouvernements, et plus largement le secteur privé, ont fait ce qu’ils ont pu pour s’adapter le plus vite possible.

La sortie de crise va très fortement bénéficier aux économies africaines, en particulier celles qui ont essayé d’améliorer leur politique de santé publique pendant la crise. Aussi, et même si cela n’a aucun lien avec la manière dont ils ont géré la crise de la Covid, la montée des prix des matières premières va aider certaines économies du continent. Les pays non dépendants des ressources devraient aussi connaître une croissance robuste et le tourisme devrait revenir lentement, les voyages entre l’Europe et l’Afrique étant désormais possibles.

D’une manière générale, nous pensons que les économies africaines bénéficieront de la reprise si se développent des politiques vaccinales. Aujourd’hui, seule 3% de la population africaine est vaccinée, ce qui constitue un handicap certain.

 

La crise a entraîné une remise en question des chaînes de valeur mondiales. Pensez-vous qu’elle puisse déboucher sur des politiques de relocalisations industrielles dont le continent pourrait en bénéficier ? 

Ça demandera très certainement du temps mais nous soutenons ces projets dont celui de l’Institut Pasteur de Dakar qui doit mener vers une production locale de vaccins. La Covid aura au moins permis cela. Nous avons des projets du même ordre au Rwanda ou à Maurice. Nous essayons d’aider dans la mesure de nos moyens mais cet effort doit être multilatéral.

 

La lutte contre le changement climatique fait également partie de vos priorités…

Nous avons en effet maintenu une activité très forte sur le climat. L’Afrique est pour nous très importante. C’est le continent qui contribue le moins au réchauffement climatique mais qui en subit le plus les conséquences. Nous continuons à développer des projets d’énergies renouvelables classiques comme le plus grand parc éolien d’Afrique au Kenya, au lac Turkana, mais aussi à soutenir de nouvelles centrales solaires au Burkina Faso, au Sénégal et en Afrique du Sud. Sans oublier des solutions solaires hors réseau en Ouganda, au Mozambique et au Togo.

Nous avons beaucoup travaillé sur les thématiques d’assainissement et de traitement des eaux, dans les grandes villes du Sahel, à Ouagadougou et Bamako notamment. A Cotonou, nous avons aussi développé un grand projet d’assainissement car la ville se retrouve sous l’eau une grande partie de l’année.

 

Avez-vous d’autres priorités sur le continent ? 

Oui, la digitalisation. En Guinée, nous avons notamment réalisé un très beau projet avec Orange : l’installation d’un ensemble d’antennes pour développer les réseaux numériques et de télécommunications. Les antennes sont en même temps des panneaux solaires et des éoliennes. Il y a un impact positif sur l’autonomie en même qu’une réduction de 90% des besoins en énergies fossiles par rapport à la situation précédente. Dans les prochaines années, nous devrions voir de nombreux projets de ce genre.

Via le programme She invest, nous prêtons aussi à des institutions financières pour des projets qui visent à développer l’entrepreneuriat féminin. En Afrique, les entrepreneurs sont souvent des femmes. Nous avons notamment lancé des projets de ce type en Afrique du Sud et au Rwanda. Nous avions une enveloppe d’un milliard d’euros sur cinq ans. Ça a été tellement rapide qu’au bout de deux ans, ce montant a été atteint. C’est pourquoi nous venons de lancer une nouvelle enveloppe d’un milliard d’euros.

 

Arnaud Bébien

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