29 Avr 2020 / Article

“La transformation digitale est devenue la priorité des entreprises"

Obi Ozor, PDG et co-fondateur de Kobo360

Fer de lance des startupers africains, le nigérian Obi Ozor, 31 ans, co-fondateur de Kobo360, surnommé le « UBER pour camions », a accepté d’initier notre série d’interviews consacrée à la nouvelle génération d’entrepreneurs africains et à leur vision de la crise sanitaire actuelle et de ses conséquences pour l’Afrique.

Lauréat du prix Africa CEO Forum “Disrupter of the year” en 2019, Kobo360 est la startup qui monte sur le continent. L’entreprise fournit aux conducteurs de camions et à ceux qui les utilisent une application qui les mets en relation et leur fournit différents services à-même de fluidifier le transport de marchandises. En à peine trois ans d’existence, la jeune pousse a déjà levé près de 37 millions de dollars (dont 20 millions de dollars en août 2019 dans un round mené par Goldman Sachs et 6 millions en décembre 2018 auprès de International Finance Corporation), emploie près de 150 employés dans six pays d’Afrique (Nigeria, Ghana, Togo, Kenya, Ouganda et Côte d’Ivoire) et à capter, notamment à la faveur de la crise actuelle, près de 5% du marché du camionnage au Nigeria.

Originaire de la ville d’Enugu (Sud-Est du Nigeria) et diplômé de l’Université du Michigan où il a rencontré son associé et compatriote, Ife Oyedele II, Obi Ozor nous livre une vision résolument optimiste de l’impact à long terme de la crise sur le continent et nous confie sa foi dans l’essor inéluctable du digital en Afrique et dans le monde.

 

Comment la pandémie et ses conséquences ont-elles affecté l’activité de Kobo360 ?

Avant le déclenchement de la pandémie, notre activité était solide et la demande était supérieure à celle que nous pouvions satisfaire. Nous utilisions plus de 10 000 camions par mois, chacun d’eux effectuant deux à quatre voyages. Mais à partir de mars, de nombreux chauffeurs ont décidé de rester chez eux et ce chiffre est tombé à 3 000 camions par mois.

Quelles ont été les premières mesures que vous avez prises pour faire face à cette baisse ?

Nous avons essayé de suivre les directives de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour nos employés et nos clients, et nous avons organisé un atelier commun pour assurer la protection de tout notre personnel. Nous avons également distribué des désinfectants pour les mains et des gants aux propriétaires de camions et mis en place une ligne d’assistance téléphonique. Dans les six pays où nous avons des activités, les gouvernements ont eu des réactions diverses et nous avons dû nous adapter. En collaboration avec eux, nous avons mis en place un laissez-passer numérique et l’avons distribué aux chauffeurs afin qu’ils puissent montrer aux agents qu’ils sont autorisés à transporter des marchandises. Dans le même temps, nous avons réfléchi à la manière dont nous pourrions maintenir des prix bas tout au long de la chaîne d’approvisionnement. Pour contrer la baisse du nombre de conducteurs, nous avons décidé de leur offrir de fortes réductions sur les prix du diesel, des pneus et de l’entretien. Le résultat est que nous serons à environ 6 500 camions en avril et nous espérons que début mai, nous atteindrons les mêmes chiffres qu’en février.

Selon vous, quel est l’impact de l’épidémie sur le secteur de la logistique et des transports en Afrique ?

L’impact est important. Nous avons constaté un retard de 90 % dans les transports maritimes, que ce soit dans les ports du Kenya, du Togo, du Ghana, de la Côte d’Ivoire ou du Nigeria. Et le volume des marchandises en transit dans son ensemble a peu ou prou diminué de 30 %. Dans le détail, nous avons constaté une diminution de 70 % du trafic des marchandises non essentielles. Le transit de ciment, par exemple, a chuté de 50 %, principalement en raison de la réglementation. Dans le même temps, nous avons observé une croissance de 30 % des biens de consommation courante et des produits agroalimentaires, et cette demande continue d’augmenter. La pandémie de COVID-19 a entraîné un arrêt de la production de masse non seulement en Afrique mais dans le monde entier. La demande de la Chine a chuté et cela nous affecte directement puisque c’est le plus gros acheteur de produits de base en Afrique.

Comment voyez-vous les mois à venir pour Kobo360 ?

Nous vivons une période sans précédent, et il est donc difficile difficile, par définition, de le dire. Tout dépend de la rapidité avec laquelle le virus peut être géré, de la gravité de son impact sur la production de biens et de services, de la manière dont les pertes d’emplois peuvent être atténuées, etc. Nous ne savons pas encore vraiment quel sera le véritable impact. Cette incertitude nous a obligés à élaborer, avec l’aide de notre partenaire la Société financière internationale (IFC) et de Goldman Sachs, une stratégie semestrielle que nous réévaluons chaque semaine. Nous continuons à nous adapter et c’est ce que nous recommandons à toutes les autres startups d’Afrique.

Avez-vous des interactions avec d’autres startups pendant cette période ?

Oui, je parle avec beaucoup d’entre elles par l’intermédiaire de différents groupes. Je partage notre propre expérience et je parraine également quelques startups à travers le continent.

L’épidémie ne vous a pas empêché de lancer vos activités en Côte d’Ivoire en avril. Comment cela se fait-il ?

Nous n’avons pas modifié nos plans car nous avions déjà entrepris les procédures nécessaires en janvier. Il ne restait donc plus grand-chose à faire pour démarrer. Cependant, sur les autres marchés que nous voulions développer cette année, comme l’Egypte et la Tanzanie, je ne sais pas encore si cela sera possible.

Comment voyez-vous l’évolution de la situation générale du secteur des transports et de la logistique dans les mois à venir ?

Cette crise est très lourde de conséquences, mais elle peut être de courte durée. En six mois, l’Afrique peut très bien se redresser. Mais plusieurs scénarios sont encore possibles. Pour l’instant, nous ne pouvons pas ignorer les difficultés économiques que le continent traverse, avec de nombreux licenciements et des personnes qui luttent pour gagner leur salaire quotidien. Nous ne pouvons pas non plus ignorer que 75 % de notre économie, en particulier pour le Nigeria, repose sur l’exportation de matières premières. La baisse de leurs prix affecte l’Afrique plus que tout autre continent. Il existe donc aussi un scénario dans lequel nous pourrions voir, dans les pays dépendants de leurs exportations, une crise de dévaluation suivre la crise actuelle, peut-être même pire que cette dernière.

Comment interagissez-vous avec les gouvernements ?

Nous collaborons très activement avec les ministères des Transports, du Commerce ou des Investissements. Nous partageons avec eux des données qui les aident à évaluer l’impact de la pandémie sur l’économie et à mettre en place les réglementations adéquates. Au Kenya par exemple, nous avons pu constater une augmentation de la corruption et des tentatives d’extorsion de la part de la police et nous avons transmis ces données au gouvernement. Ces phénomènes augmentent les coûts de la logistique et sont nuisibles à l’économie. Des données fiables contribuent à une meilleure qualité des politiques engagées et c’est notre but. Nous cherchons à obtenir la mise en œuvre de mesures qui réduisent la pression sur nos chauffeurs et facilitent leurs déplacements sur la route.

Pourquoi les gouvernements sont-ils si enclins à coopérer avec vous ?

La chaîne d’approvisionnement est essentielle pour l’économie et l’Afrique manque encore d’infrastructures de transport et de logistique fiables. Le camionnage représente 95 % du marché des transports en Afrique contre 70 % aux États-Unis. C’est donc quasiment le seul moyen de transporter des marchandises et nos clients ont plus besoin de nous que jamais. Avant l’épidémie, Kobo360 permettait déjà la circulation des marchandises partout au Nigeria. À l’âge du COVID-19, le Nigeria a réalisé à quel point notre plate-forme était essentielle et c’est pourquoi nous avons pu obtenir toutes les autorisations nécessaires demandées. Grâce à cette rationalisation, nous permettons à nos clients de faire circuler les marchandises. De plus, comme je l’ai dit, les gouvernements peuvent obtenir de nous des données importantes, pour mieux appréhender la pénurie de camions et ce qui se passe dans la chaîne d’approvisionnement. Donc une bonne chose qui pourrait découler de tout cela est que les gouvernements réalisent à quel point le monde numérique peut être utile.

De cette crise sanitaire pourrait donc déboucher des conséquences positives ?

Nous vivons dans un nouveau paradigme intéressant. Le numérique fait désormais partie de la stratégie des gouvernements. Pas seulement en Afrique… le monde entier pense désormais au numérique. Les entreprises aussi pensent davantage au numérique et c’est un grand avantage. Il y a peu, il y avait encore beaucoup de résistance. Les entreprises savaient que le digital était important mais il n’était pas encore considéré comme vital. Avec la crise sanitaire, nous constatons qu’il devient leur priorité absolue. En deux mois à peine, il s’est généralisé. Vous avez maintenant des entreprises qui veulent que 100 % de leurs livraisons soient numériques. Elles n’auraient jamais fait cela auparavant.

Les petites et moyennes entreprises (PME) sont-elles également concernées par cette transformation accélérée ?

D’après ce que nous constatons, ce sont les PME plus que les grandes entreprises qui passent le plus rapidement à une solution 100 % numérique. Peut-être parce que les PME sont justement les plus touchées par cette crise et que, malheureusement, les soutenir n’a pas été la priorité des gouvernements africains.

Pensez-vous que cette crise aura un impact à long terme sur le secteur ? Pourquoi et comment ?

Elle aura un impact positif à long terme sur la logistique et les chaînes d’approvisionnement. Plus que jamais, les gens se rendent compte à quel point la chaîne d’approvisionnement est critique et comment le monde numérique peut aider à l’améliorer. Pour Kobo360, il va devenir plus facile de prendre en charge l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. En deux mois seulement, le changement de mentalité est incroyable. L’adoption de nos produits G-LOS (Global Logistics Operating System) va être plus rapide en raison de cette crise. En février, nous avions 1,3 % de part de marché, aujourd’hui, nous en avons 5 %.

Prévoyez-vous d’autres changements à long terme ?

Oui. En Afrique, faire des affaires est très difficile car il faut répondre à des exigences, tenir des réunions physiques, etc. Le passage au numérique va réduire considérablement les besoins en réunions physiques. Cet épisode contribuera également à rendre les entreprises plus résistantes. Jusqu’à présent, les startups classiques se concentraient sur une croissance agressive plutôt que sur les profits. Mais beaucoup de ces startups vont mettre la clé sous la porte à cause de la crise et cela réorientera forcément les stratégies vers davantage de durabilité. Les investisseurs constatent que seules les entreprises durables peuvent survivre à la crise. On ne peut pas subir des pertes éternellement. Un autre résultat positif pourrait être que les Etats accordent davantage d’importance à leur système de santé. Ils constatent plus que jamais leur importance. Nos pays commencent également à comprendre que notre dépendance à l’égard des produits de base est une faiblesse majeure et qu’une évolution vers des économies plus diversifiées apporterait des avantages importants. Diversification, digitalisation, innovation et priorité donnée aux systèmes de santé… cette crise pourrait constituer un véritable changement de cap pour l’Afrique.

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