10 février 2020 / Article

L’Afrique à l’heure de la logistique intelligente 

Les acteurs du secteur installent petit à petit sur leurs conteneurs et sur leurs machines des balises qui vont radicalement améliorer le suivi et la gestion des marchandises, mais aussi la maintenance de leurs équipements.

 

« Une révolution comparable à celle de l’invention du conteneur ? Je ne sais pas. Mais un changement profond, c’est certain. » Jean-Daniel Elbim, Chief Innovation & Data Officer chez Bolloré Transport & Logistics, n’est pas un optimiste béat. Après trente-cinq années de carrière dont les six dernières chez le logisticien français, il a trop d’expérience pour cela. Malgré tout, quand il s’agit d’évaluer l’impact de l’avènement de l’Internet des objets (IdO, ou IoT en anglais) en Afrique, il ne peut contenir un certain enthousiasme. 

 

Dans un secteur « insuffisamment compétitif et sophistiqué pour soutenir la croissance africaine et accompagner la création de la Zone de libre-échange continentale », selon le rapport 2019 mené par Okan et l’Africa CEO Forum, cette innovation est attendue avec une certaine impatience. D’autant que, avec 150 milliards de dollars par an générés en moyenne en Afrique, la chaîne logistique est un rouage essentiel du développement agricole et industriel du continent.

 

Pour résumer, les objets – en l’occurrence dans le secteur logistique, les conteneurs – sont peu à peu équipés d’une balise capable de récupérer et de transmettre tout un tas de données inédites. « C’est à dire, détaille M. Elbim, que vous avez un outil technologique qui transfère de l’information en temps réel à partir d’un conteneur. Typiquement, la localisation, la température intérieure et extérieure, l’humidité, les événements comme des chocs ou l’ouverture d’une porte, etc. Toutes choses qui sont très importantes pour nos clients comme les commerçants en matières premières ou de médicaments. » Grâce à ces nouveaux systèmes, la traçabilité devient continue. « Avec l’IoT, on sort du paradigme du tracking/tracing, constate Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime Nantes-Saint-Nazaire. Jusqu’à maintenant, on savait quand le conteneur franchissait des portes. Bientôt, il n’y aura plus d’interruption et on ne sera plus dépendant du passage. » 

 

Chez Bolloré, « depuis un peu moins de dix ans », la révolution est en marche. Mais elle prend un certain temps compte tenu du nombre vertigineux de conteneurs et d’équipements concernés. Des millions et des millions de conteneurs circulent chaque jour dans le monde. Un investissement long et fastidieux… mais rentable. « Avec un objet communicant dans les conteneurs, détaille M. Elbim, s’il y a un problème, vous le savez tout de suite. Et si vous n’identifiez pas la cause à chaque alerte, vous pouvez prendre des mesures correctives. Si par exemple vous envoyez un conteneur de vaccins pour un pays et qu’en route un incident se produit, en avoir connaissance vous permet d’anticiper et d’en expédier un autre tout de suite. » Une connectivité au réseau cellulaire 3G est suffisante pour envoyer les alertes et même charger une vidéo si nécessaire.

 

Une autre application extrêmement importante est liée à la gestion desdits conteneurs une fois leur arrivée dans les parcs portuaires. Les balises, mais aussi des caméras sur le port, vont transmettre des données qui permettent de les repérer, de les ranger, et de les disposer de la manière la plus efficiente en fonction du temps qu’ils sont appelés à rester dans le parc, de leur contenu et de leur destination. « Tout cela va nous faire gagner des jours, promet Jean-Daniel Elbim. Le fait qu’on puisse suivre en permanence sa marchandise, qu’on puisse avoir une chaîne d’interlocuteurs qui pourront se faire confiance, des pays et des populations qui ne vivront plus dans la suspicion de produits avariés, tout cela va représenter un changement profond. Et nous, opérateurs, allons pouvoir nous intéresser beaucoup plus au fond de nos métiers que ce que nous faisons aujourd’hui, où il arrive que l’on passe beaucoup de temps à combler des lacunes ou à faire face à des aléas. » 

 

Enfin, un troisième volet n’a pas trait aux conteneurs mais aux machines et aux équipements portuaires. Leur maintenance va considérablement s’améliorer, avec davantage de prévention. « Évidemment, nous aurons toujours des pannes, mais on va pouvoir les traiter beaucoup plus rapidement. Pour tout ce qui concerne les avaries de matériels, c’est évident, les KPI [Key Performance Indicator] vont s’effondrer », se réjouit le Chief Innovation de Bolloré. Ce troisième volet est même celui qui se déploie le plus rapidement car il est moins fastidieux de le mettre en place que d’équiper les conteneurs. « La première étape de modernisation, c’est le smart port [port intelligent], rappelle Paul Tourret. Le smart cargo [(conteneur intelligent], qui est la modernisation du processus, vient ensuite. D’abord pour les conteneurs-frigos, où le suivi est prioritaire, et enfin pour les autres. »

L’ensemble de ces nouveaux services va offrir aux clients des gains économiques importants en permettant des niveaux d’anticipation inédits sur leurs chaînes de production. Quant aux opérateurs, de CMA-CGM à MSC en passant par Bolloré, ils élaborent de nouveaux modèles économiques fondés sur des « objets proposés sous forme de services » via des produits connectés. « En réalité, pour nous, ce n’est pas tant la balise qui a changé les choses que la capacité de stockage des données, explique Jean-Daniel Elbim. Avant, stocker de la data coûtait très cher. Aujourd’hui, ça ne vaut presque plus rien. On peut stocker des quantités gigantesques de données et y avoir accès très facilement. » Une poignée d’acteurs internationaux tels qu’Amazon, Alibaba ou Microsoft fournissent aux logisticiens des services dans le cloud computing aussi bien en matière de stockage que d’analyse grâce à l’intelligence artificielle (IA). Les logisticiens payent des services « à la carte » pour une heure, une journée ou plus, selon leurs besoins. « C’est vraiment du micro-service à la demande », témoigne Jean-Daniel Elbim. 

La révolution IoT/IA a bien lieu aujourd’hui en Afrique et en même temps que partout dans le monde. « Le smart n’est ni très lourd ni très cher, observe Paul Tourret. C’est une forme de modernité facilement accessible pour l’Afrique. Alors, bien sûr, ça ne résoudra pas les embouteillages de Lagos ou d’Abidjan ni le désordre logistique qui existe à certains endroits du continent, mais cela mettra de l’huile dans le système logistique africain. » Une vision que partage sans mal Jean-Daniel Elbim : « Sur tous ces sujets, l’Afrique va accéder aux standards internationaux exactement au même moment et de la même manière que partout ailleurs. »

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