30 Oct 2021 / Article

L’Afrique a-t-elle raté le train d’une industrialisation à l’asiatique ?

Le passage de l’agriculture à l’industrie manufacturière pour les marchés d’exportations a propulsé l’Asie vers le développement. L’Afrique peut-elle (encore) marcher dans ses pas ?

 

Les stratégies asiatiques offrent un modèle à succès que les pays africains tentent naturellement de reproduire. Il a suffi de vingt-cinq ans à la Chine pour atteindre le même niveau d’industrialisation que de nombreuses économies avancées après un siècle d’efforts. Bien que l’Afrique essaie de suivre cette trajectoire, la contribution moyenne de son industrie au PIB par habitant stagne à 700 dollars environ. Au cours des vingt dernières années, elle n’a jamais représenté plus de 3 % de la production manufacturière mondiale.

 

Dans son discours inaugural comme président de l’Union africaine en 2018, Paul Kagame jugeait que l’Afrique avait pris trop de temps pour reproduire le modèle asiatique et devait désormais envisager d’autres solutions. Mais Albert Zeufack, économiste en chef de la Banque mondiale pour l’Afrique, n’est pas du même avis. « L’Afrique n’a pas raté le virage de l’industrialisation ni choisi d’ignorer cette étape dans son développement », a-t-il expliqué lors de l’édition digitale de l’Africa CEO Forum. Ses recherches notamment montrent qu’elle a encore le temps d’agir.

 

De nombreux pays remettent en question leur politique industrielle

 

Ministre de l’Industrialisation, du Commerce et du développement des entreprises, Betty C. Maina ne croit pas non plus au déclin du secteur industriel africain. La pandémie a bouleversé les chaînes d’approvisionnement et obligé les pays à renforcer leurs capacités pour produire des denrées essentielles : les produits pharmaceutiques et les équipements de protection.

 

S’il semble parfois que l’Afrique se désindustrialise, les chiffres montrent une production accrue dans plusieurs pays comme le Kenya. La crise de la Covid-19 a démontré la nécessité d’être autosuffisant pour certains produits essentiels. Dans ce contexte, de nombreux pays se sont concentrés sur leur propre industrie.

 

La production locale, un élément clé

 

Pour Acha Leke, Président de du cabinet de conseil McKinsey & Company pour la région Afrique, les investissements d’entreprises comme Dangote Group et Ford prouvent que l’industrie manufacturière africaine a de beaux jours devant elle. Malgré les difficultés, le secteur a gardé son importance.

 

La création d’emplois reste toutefois l’un des plus grands défis. Selon Acha Leke, « Aliko Dangote dit souvent qu’importer un produit revient à exporter un emploi. Il faut donc viser une production locale ». Celle-ci est aussi cruciale pour atteindre l’autosuffisance : « Nous l’avons appris à nos dépens avec la Covid-19 : 25 % des vaccins sont administrés en Afrique, mais nous en produisons moins de 1 %. »

 

Zlecaf : de potentielles économies d’échelle en vue

 

Matières premières, main-d’œuvre jeune et compétitive : pour Acha Leke, l’Afrique ne manque pas d’atouts pour progresser vers un secteur industriel solide.

 

Mais pour Jean Claude Lasserre, CEO du groupe industriel français Saint-Gobain en Afrique, le continent est confronté à un problème d’échelle : « Les différents marchés africains sont souvent trop petits pour permettre des économies d’échelle. C’est ici que la Zlecaf entre en jeu et des actions concrètes sont nécessaires. » Selon Albert Zeufack, les recherches de la Banque mondiale montrent que la plupart des retombées de l’accord commercial proviendront du secteur manufacturier en profitant des chaînes de valeur régionales.

 

L’alternative numérique

 

Selon les experts, l’Afrique doit aussi envisager d’autres stratégies d’industrialisation. Les technologies d’automatisation comme la robotique et l’intelligence artificielle gagnent par exemple du terrain. Encouragée par la pandémie, la production locale raccourcit en outre les chaînes de valeur mondiales.

 

Face à l’impact de la pandémie, l’Afrique à une opportunité à saisir : elle peut développer les chaînes de valeur régionales avec la Zlecaf, à condition que les bonnes politiques soient mises en place. « L’industrialisation reste une solution viable pour les pays d’Afrique, mais l’environnement économique doit leur être favorable », explique Albert Zeufack : « Si par exemple vous avez un taux de change de votre monnaie surévalué, cela complique inévitablement votre capacité à exporter. »

 

Trois facteurs clés pour la croissance

 

Un autre obstacle à l’industrialisation est le manque de financement. Les banques multilatérales ont ici un rôle crucial à jouer. L’an dernier, la Banque européenne d’investissement a fourni 5 milliards d’euros pour de nouveaux investissements privés et publics en Afrique, soit son plus grand engagement en 55 ans.

 

La BEI se concentre sur les infrastructures pour les prêts au secteur public et sur la santé, l’économie verte et le numérique pour le secteur privé. Selon Maria Shaw-Barragan, Directrice des Opérations de la BEI dans les pays d’Afrique, des Caraïbes, d’Asie, d’Amérique latine et du Pacifique, ces trois secteurs sont les plus prometteurs pour l’industrialisation du continent.

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