14 Avr 2020 / Article

« Les femmes se construisent elles-mêmes des barrières »

Manon Karamoko, présidente-directrice générale, Unilever Côte d’Ivoire

PDG d’Unilever Côte d’Ivoire, Manon Karamoko est, à seulement 38 ans, chargée de l’Afrique francophone de l’Ouest et du Centre – soit 15 pays et une équipe de plus de 300 personnes – pour la multinationale néerlando-britannique, qui, en 2019, a réalisé un chiffre d’affaires de 51 milliards d’euros. Elle y a précédemment occupé, en plus de sa fonction actuelle, celle de directrice financière, de novembre 2018 à février 2020. Elle est également membre du comité de direction et présidente du conseil d’administration d’Unilever Côte d’Ivoire. Titulaire d’un bachelor en finance de la Northeastern University (Boston) et d’un master en comptabilité de la George Washington University, Manon Karamoko nous dévoile son quotidien de femme leader. 

 

Êtes-vous heureuse d’être une femme d’affaires en Afrique ? 

Oui, tout à fait. D’abord parce que je le fais avec un esprit patriotique, pour le continent. Et ensuite parce que, mon expérience, c’est que nous, les femmes d’affaires africaines, sommes très appréciées en Afrique.

Existe-t-il quelque chose que l’on pourrait appeler le « leadership féminin » ?

Non. Il n’y a pas de leadership masculin, donc il n’y a pas de leadership féminin. Je me sens leader tout court, et je fais mon travail comme un homme pourrait le faire. Ma féminité n’est jamais engagée dans mes tâches.

Avez-vous eu le sentiment de rencontrer des obstacles spécifiques au cours de votre carrière du fait de votre genre ? 

Les seuls obstacles spécifiques aux femmes sont d’ordre biologique. Les autres n’existent pas vraiment, ce sont des barrières que l’on construit nous-mêmes, en tant que femmes, et qui constituent le fameux plafond de verre.

Est-ce que vous pensez avoir un rôle de modèle auprès des autres femmes ?

En toute humilité, oui. Je m’en suis rendue compte l’année dernière. Un monsieur m’a envoyé un message pour me dire que depuis qu’il savait que j’étais PDG il regardait sa fille différemment. Il est important de changer les mentalités et de faire comprendre que le développement de l’Afrique dépend des hommes ET des femmes. C’est pourquoi j’essaie aujourd’hui de m’engager le plus possible à ce sujet. 

Êtes-vous en minorité dans les réunions de direction de votre entreprise – ou les conseils d’administration ? Et, si c’est le cas, comment le vivez-vous ?

Non, chez Unilever, la diversité de genre est une priorité. Le comité de direction d’Unilever Côte d’Ivoire est à 50 % féminin [avant février 2020, et, depuis le 14 février, un homme supplémentaire a été recruté]. En novembre 2019, deux femmes ont été recrutées dans le Conseil d’administration. Je ne suis plus seule, et il y a désormais 37 % de femmes au sein de cette instance. 

Existe-t-il une stratégie de genre dans votre entreprise ?

Oui. Localement, nous faisons beaucoup d’efforts pour promouvoir les femmes à un niveau managérial. Plus généralement, les profils féminins sont prioritaires lors du recrutement. Enfin, nous mettons permettons aux jeunes mamans d’avoir accès à des salles pour allaiter leurs bébés.

Professionnellement, y a-t-il quelqu’un qui vous inspire ? 

La personne qui m’a le plus inspirée dans ma carrière n’est pas connue. Elle s’appelle  Annette Ake. J’ai travaillé avec elle pendant trois ans et demi en tant que Business Planning Analyst au laboratoire Sandoz, basée au Sénégal. Elle en était la directrice générale. Elle a fortement influencé ma manière d’être une femme en entreprise, avec une devise : ne pas être « une femme qui travaille » mais être « une professionnelle ».

Et, en dehors du monde professionnel, y a-t-il une personnalité africaine qui vous inspire particulièrement ?

Tidjane Thiam. Pour la petite anecdote, mon père a toujours été abonné à Jeune Afrique, et il aimait particulièrement la rubrique consacrée à une personnalité. Mon père me disait : « Il faut que tu apparaisses dans Jeune Afrique, comme Tidjane Thiam. » J’ai essayé de suivre un parcours comme le sien en franchissant toutes les barrières qui se sont dressées devant moi.

Quelle œuvre (film, série, disque) vous a le plus marquée ? Pourquoi ? 

Pretty Woman (Garry Marshall, 1990). C’est l’histoire de la transformation d’une femme, qui passe d’un état à un autre. Je trouve ce moment de transition intéressant. Il nous montre qu’il faut toujours aspirer à mieux et ne pas hésiter à casser la routine… Je pourrais le regarder dix fois de suite avec toujours autant d’émotion ! 

Que faites-vous pour vous détendre après une journée de travail ? 

Deux choses : je fais un footing et je passe du temps avec mes enfants. J’ai une petite fille [8 ans] et un garçon [13 ans]. 

Est-ce que vous êtes active au sein d’une association, d’un réseau féminin, ou comme mentor ?

Je suis membre de deux associations. La première, African Women Leadership Association, que j’ai créée avec des amies et qui regroupe des femmes professionnelles qui ont étudié à l’étranger. On organise des ateliers de formation. L’un deux portait par exemple sur le marché boursier en Côte d’Ivoire. Le but de ces ateliers est de faciliter l’accès et la compréhension pour toutes sur des sujets peu communs, mais utiles dans nos professions. 

Récemment, j’ai rejoint Yelenba Women in Action, une association de jeunes femmes qui propose là aussi des formations professionnelles. Nous avons actuellement comme projet de réaménager une école pour faciliter l’apprentissage dans les zones rurales.

À votre avis, est-ce que des forums tels que le Women in Business Meeting peuvent faire avancer les choses pour les businesswomen africaines ?

Oui, il est essentiel de bénéficier de plateformes d’échanges de ce type. Chacune fait avancer les choses de son côté, dans son domaine. Ces forums sont nécessaires pour que les femmes puissent échanger, progresser et s’encourager. 

Quelle jeune fille étiez-vous à l’âge de 20 ans ? 

J’étais rêveuse, je voulais conquérir le monde. Mais j’ai toujours été très concentrée sur mes études grâce à mon père, qui voulait déjà que je devienne une leader. J’essayais de planifier ma vie, comme je le fais d’ailleurs aujourd’hui encore … C’est mon côté un peu maniaque [rires]. 

Quel est le prochain pays d’Afrique que vous souhaitez visiter, et pourquoi ?

Le Rwanda. Je n’y suis jamais allée. J’en ai entendu tellement de bien, et j’aimerais voir par moi-même. Et pourquoi pas en tirer de l’inspiration pour mon pays, la Côte d’Ivoire…

Êtes-vous aujourd’hui là où vous vouliez vraiment être ?

Oui, davantage même. Je ne m’attendais pas à être PDG à 38 ans ! Je savais que je serai une leader, mais pas aussi tôt. 

 

Madeleine Langot

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