04 Juin 2020 / Article

Les mille et une mues du groupe Arno

Importateur de produits manufacturés au Cameroun dans les années 1960, le groupe familial Arno n’a cessé de se réinventer au fil des générations pour devenir un conglomérat diversifié aux ambitions panafricaines. 

 

En 1965, l’Oryx Club, mythique club de football de Douala, gagne la première édition de la ligue des champions de la CAF (Confédération africaine de football). Dans les buts se trouve un jeune gardien talentueux, mais pas seulement… En effet, Anestis Arnopoulos est déjà plus qu’un joueur de football : c’est aussi un entrepreneur. Deux ans plus tôt, en 1963, il fondait une entreprise qui deviendra une référence au Cameroun : le groupe Arno. Près de soixante ans plus tard, « tout le monde connaît Arno au Cameroun », s’enorgueillit Yanis Arnopoulos, petit-fils d’Anestis. L’entreprise familiale, toujours basée à Douala, est active dans de nombreux secteurs (retail non alimentaire, retail alimentaire, énergie du bâtiment et immobilier) et affichait en 2019 un chiffre d’affaires consolidé de plus de 30 millions d’euros. Trois générations y collaborent en bonne intelligence. Yanis Arnopoulos, directeur général adjoint, représente la troisième génération de la famille. 

 

Tout commence avec le patriarche Yanis Arnopoulos, arrière-grand-père de l’actuel DGA, qui quitte son pays, la Grèce, pour rejoindre son frère Jacques. Il débarque à Douala, où son frère a créé une usine d’eau minérale. Sa famille le rejoindra quelques années plus tard, en août 1955, au moment où il monte son affaire de commerce de détail. Arrivé au Cameroun, Anestis commence à travailler pour son cousin, monsieur Tsekenis, importateur de produits manufacturés. Il y apprend le métier puis devient revendeur. Après sept années au sein de la société Tsekenis, il ouvre la première boutique Arno (revendeur-grossiste), dont il s’occupe avec sa femme, Monique. Aujourd’hui, c’est sa fille Pascale qui en est la gérante. Progressivement, Anestis diversifie la source de ses importations dans l’habillement et le textile. D’abord l’Europe (France, Espagne et Allemagne), puis l’Asie. Dans les années 1970, il est l’un des premiers à importer de la quincaillerie en conteneurs complets depuis la Chine vers le Cameroun. Ces années marquent l’ouverture de différents magasins sur le territoire camerounais, à Yaoundé, Nkongsamba, Garoua et Maroua. C’est au début des années 1990 que tout s’accélère avec l’arrivée de ses enfants Jean-Jacques et Alexis dans l’affaire familiale. 

 

Car cette période va correspondre à celle de la diversification des activités du groupe. En effet, à partir de cette époque et pendant les vingt années qui vont suivre, Anestis, président-fondateur, «  va laisser de plus en plus de marge de manœuvre à ses fils », nous raconte Yanis, fils de Jean-Jacques. Et, « depuis cinq ans maintenant », il leur a même « confié les rênes de l’entreprise familiale ». Le patriarche est aujourd’hui « président du Conseil d’Administration et notre premier conseiller », assure son petit-fils. Une marque de confiance qu’il n’aura pas à regretter. Le groupe lance ainsi son activité de vente de détail dans l’ameublement, mais aussi dans la distribution de matériels électriques, domestiques et industriels avec la création de l’entité ATE (Arno Technique Électricité) en 1989. En 1992, c’est Atem (Arno Technique Électroménager) qui voit le jour, puis ALM (Arno Lubrifiants mécaniques) en 1998. La famille devient également détentrice de franchises pour le Cameroun, comme par exemple Tati (grande distribution) pendant cinq ans, jusqu’à sa liquidation, Esso (station-services) jusqu’à sa vente à Oil Libya, ou encore représentante, comme pour la marque d’électroménager coréenne LG.

 

Les années 2000 vont voir le groupe camerounais investir un nouveau secteur : le bâtiment, avec la naissance, en 2007, d’A2I (Arno Installations industrielles). D’abord, ils vendent et installent les climatiseurs LG, puis s’attaquent à des projets de climatisations centrales ou encore à l’installation de groupes électrogènes qu’ils vendent également en tant que représentant des Français de SDMO Industries. Logiquement, les deux frères ajoutent un pôle ingénierie à A2I et en font une société EPC (engineering, procurement & construction). Arno Installations industrielles devient alors Arno Ingénierie et installations, capable de maîtriser l’installation de centrales énergétiques. 

 

En 2013, les Arnopoulos ajoutent la grande distribution à leurs activités, avec l’acquisition de la franchise néerlandaise Spar, au Cameroun, et lancent dans la foulée la construction d’un centre commercial à Douala, en joint-venture avec le groupe familial indo-camerounais Dee-Lite. En 2015, le groupe réussit ainsi l’exploit d’ouvrir le premier centre commercial de toute la zone Cemac. 

 

2015, c’est aussi l’année de l’arrivée de Yanis dans le groupe comme directeur commercial et du développement. Le fils de Jean-Jacques est le premier représentant de la troisième génération. À 28 ans, le jeune homme apporte à l’entreprise les compétences acquises et développées lors de sa formation en management international à l’Inseec puis à Paris-Dauphine. Pourtant, il ne s’orientait pas au départ vers une carrière dans le groupe familial. Passionné de mer et de pêche sportive, il voulait « dessiner des yachts ». Mais il est rattrapé par la fibre entrepreneuriale des Arnopoulos. Ces années d’études lui permettent, notamment à travers des contrats en alternance, de mieux comprendre toute la chaîne de valeur des activités du groupe Arno. Très vite, il apporte sa patte, et souhaite mieux structurer l’entreprise, qui emploie 325 collaborateurs, afin de lui construire une gouvernance et une stratégie à la hauteur de son nouveau statut « de grand groupe reconnu ». 

 

À son arrivée, en 2015, Yanis comprend en effet qu’il faut « élargir le champ d’action » du groupe, dont le chiffre d’affaires a triplé en vingt ans. « La gouvernance est alors 100 % familiale. Les décisions sont prises entre mon père, mon oncle, mon grand père et moi. Nous nous appelons les 4 mousquetaires », s’amuse-t-il. Cette année-là, la structure juridique de l’entreprise familiale change. Elle passe de SARL à SA. Yanis met alors en place un comité de direction, un conseil d’administration et des comités de décisions opérationnelles pour inclure des collaborateurs externes à la famille. Aujourd’hui, les décisions à prendre sont d’abord mises sur la table par les directeurs au niveau des différents comités, avant de remonter vers le conseil d’administration. Ce dernier est composé de sept membres, dont deux administrateurs indépendants qui ont été sélectionnés par la famille pour leur niveau d’expertise. L’un dans la distribution, l’autre dans l’énergie. La structuration du groupe passe également par la mise en place d’un accompagnement par des cabinets de conseil afin de préparer la transmission entre la seconde génération (Jean-Jacques et Alexis) et la troisième, qui ne tardera pas à pointer le bout de son nez d’ici à quelques années. 

 

La nomination de Yanis comme directeur général adjoint, au début de l’année 2020, démontre la confiance qu’il a déjà acquise auprès de ses aïeux. « Mon grand-père, mon père et mon oncle sont comme mes mentors. » C’est cette bonne entente qui fait la force du groupe et qui est à la base de la réussite de sa stratégie de développement. Pour l’amateur de pêche sportive, « le Cameroun est l’un des eldorados africains ». Le groupe Arno veut se positionner comme « un partenaire fiable sur le long terme pour le développement de projets au Cameroun ». À preuve, l’entité Arno Énergie (fruit de la fusion de ATE et A2I), dont Yanis est le directeur général, représente aujourd’hui 50 % des revenus du groupe. Arno Énergie enchaîne les gros projets depuis 2013 : rénovation complète de l’aéroport de Douala dans le domaine électrique en 2013 sous le nom de A2I ; rénovation totale et en un temps record en 2016 du stade Ahmadou-Ahidjo de Yaoundé représentant plusieurs dizaines de milliards de francs CFA ; construction ou rénovation de stades, aéroports, hôtels et hôpitaux pour la Coupe d’Afrique des nations 2021, prévue Cameroun.

 

À côté de ses gros projets au niveau national, la famille Arnopoulos met en place une politique d’ouverture à l’international portée par le directeur général adjoint. Yanis a en effet suggéré à son père et à son oncle de « s’ouvrir à de potentiels investisseurs pour voir plus grand ». Ces investisseurs, il va les rencontrer à l’Africa CEO Forum, dont il est un participant régulier depuis 2017. Dès lors, le groupe Arno noue de multiples partenariats sur le continent avec d’autres entreprises familiales en lorgnant l’Afrique centrale – comme par exemple la Centrafrique, où il a des projets énergétiques –, mais aussi l’Afrique de l’Ouest, avec une préférence pour les pays avec du potentiel mais peu concurrentiel, comme le Bénin, le Togo, le Niger, le Mali ou le Burkina Faso. L’un de ces fameux partenaires rencontrés à l’Africa CEO Forum n’est autre que le groupe tunisien Loukil (cf. portrait précédent), avec lequel les Arnopoulos mènent un projet dans les télécommunications et l’énergie au Cameroun. Ils sont également en partenariat avec un grand groupe familial français (dont le nom ne nous a pas été communiqué) sur de grands projets immobiliers, là aussi au Cameroun. 

 

Toujours à l’affût, le jeune dirigeant souhaite ouvrir le groupe à de nouvelles sources de financement et ne plus seulement travailler avec les banques. Ouvrir le capital de l’entreprise familiale à des fonds d’investissement est ainsi une option sérieusement envisagée par la famille. Bien que cela représente un « gros risque », la famille ouvre petit à petit le capital de différentes activités distinctes, mais pas du groupe Arno. Elle étudie également la possibilité d’investir dans des start-up camerounaises dans des secteurs aussi variés que l’énergie, la santé ou encore l’agribusiness, à travers un fonds de capital-risque.

 

À cette vitesse, qui sait où en sera le groupe Arno dans dix ans ? Yanis l’imagine en « groupe panafricain présent dans le retail, l’énergie et l’immobilier ». Afin de continuer la belle histoire qui s’écrit depuis cette victoire de l’Oryx Douala en ligue des champions africaine un soir de juin 1965. « Une histoire que je pourrai raconter à mon fils. » À n’en pas douter.

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