31 Août 2021 / Article

Les néobanques à la conquête du continent

En plein essor, les banques numériques africaines attirent les investisseurs. Dans le sillage du mobile money, elles viennent encore renforcer la compétition face aux banques traditionnelles et visent prioritairement les populations non-bancarisées.

 

Kuda au Nigeria et TymeBank en Afrique du Sud sont deux exemples de néobanques en pleine expansion. TymeBank, qui a transféré son siège social à Singapour, a levé 109 millions de dollars en février 2021 auprès d’investisseurs britanniques et philippins comme Apis Partners et Gokongwei.  Kuda a récolté 55 millions de dollars lors d’une troisième levée de fonds en août de la même année, qui la porte au 7e rang des banques nigérianes avec une valorisation de 500 millions de dollars.

Des investissements massifs en Afrique

D’autres fintechs attirent les faveurs des investisseurs : le fournisseur de service de paiement nigérian Opay (170 millions de dollars), l’entreprise ougandaise Chipper Cash, Cellulant (paiements, Kenya, 54 millions de dollars), PalmPay (paiements, Nigeria, 40 millions de dollars), Migo (prêts, Nigeria, 37 millions de dollars), Paga (paiements, Nigeria, 32 millions de dollars), OneFi (prêts, Nigeria, 16 millions de dollars) et Paystack (paiements, Nigeria, 12 millions de dollars).

En tout, ces 10 entreprises ont levé près de 750 millions de dollars en 36 cycles de financement.

Source : Digest Africa

L’attrait de la téléphonie mobile et la faible bancarisation de la population sont les deux moteurs du succès croissant des fintechs en Afrique. Elles restent néanmoins loin derrière leurs homologues sur les autres continents, avec moins de 20 néobanques sur plus de 300 dans le monde.

« Même pour les gros financeurs, on est loin des chiffres observés en Europe, en Asie et en Amérique du Sud », observe Lance Daniels, Analyste chez Exton Consulting, et co-auteur d’un récent rapport sur les néobanques dans le monde. Les banques digitales africaines attirent surtout des primoclients, alors qu’il s’agit plutôt en Europe de faire passer les clients des banques traditionnelles vers le digital : « L’Afrique n’en est qu’à ses débuts, là où d’autres marchés frôlent la saturation. »

 

Comment atteindre les clients ?

Kuda a gagné en deux ans 1,5 million de clients, en majorité des particuliers. TymeBank en compte 3,5 millions et en accueille 100 000 nouveaux chaque mois.

Kuda a choisi une approche 100 % digitale. Selon Nosakhare Oyegun, Products and partnership lead dans l’entreprise nigériane, presque toutes les inscriptions se font sur des espaces en ligne, ce qui attire plutôt les utilisateurs masculins.

En Afrique du Sud, TymeBank préfère une approche hybride mêlant technologie et contact client. Elle a conquis 85 % de sa clientèle dans les 15 000 kiosques déployés en partenariat avec deux chaînes de magasins, Pick n Pay et Boxer.

Selon Rachel Freeman, Chief growth officer chez TymeBank, cette stratégie leur permet d’établir des profils client et d’offrir une couverture géographique inédite sur le continent. Elle attire un grand nombre de femmes, peu enclines à utiliser les distributeurs automatiques : ils peuvent entraîner des frais élevés, sont difficiles d’accès ou présentent une menace pour leur sécurité.

 

« Nous avons découvert que les femmes n’utilisent presque pas les distributeurs en Afrique du Sud », explique Rachel Freeman. Un contexte favorable à TymeBank qui compte plus de 50 % de clientes dans sa base.

Le géant bancaire britannique Standard Chartered a rejoint le mouvement avec 10 000 points de contact en Ouganda. Un accord avec le fournisseur de télécommunications Airtel Africa devrait lui permettre d’élargir son réseau dans 15 pays africains.

CEO de la région Afrique et Moyen-Orient chez Standard Chartered, Sunil Kaushal se réjouit de l’impact potentiel sur les populations féminines : elles sont parfois négligées par les banques classiques, surtout dans les cultures conservatrices ou les régions rurales.

 

Quel avenir pour les banques traditionnelles ?

Les banques traditionnelles commencent à s’inspirer des néobanques. Mais certains analystes sont sceptiques, comme Hendrik Malan, CEO du cabinet de consultants Frost & Sullivan pour la région Afrique :

« Elles essaient de retarder aussi longtemps que possible l’échéance avec des offres spéciales, mais leur public n’est pas le même. Lutter contre des concurrents aussi différents ne sert à rien, à moins de créer une pyramide de marques avec à la base, les clients des offres digitales et, au sommet, les profils plus classiques. »

 

Bancariser la population

Selon le FinTech Times, environ 57 % des 1,2 milliard d’habitants de l’Afrique ne sont pas bancarisés, soit 700 millions d’entre eux. Parmi les cinq pays africains étudiés par Merchant Machine, plateforme de recherche britannique spécialisée dans les fintechs, l’Afrique du Sud est celui avec la plus faible proportion de la population non-bancarisée (31 %), avec ensuite le Kenya (56 %), le Nigeria (60 %), l’Égypte (67 %) et enfin le Maroc (71 %).

 

Standard Chartered adopte cette approche depuis 2018 avec le lancement d’opérations digitales dans neuf pays d’Afrique subsaharienne : Côte d’Ivoire, Ouganda, Tanzanie, Ghana, Kenya, Botswana, Zambie, Zimbabwe et Nigeria.

Sunil Kaushal estime que les banques classiques doivent sortir de leur inertie pour espérer réussir dans le numérique. « Il faut changer de technologie mais aussi transformer les coûts structurels et les mentalités, aussi bien du côté des banques que des clients et des régulateurs », plaide-t-il.

Standard Chartered vise une dématérialisation totale pour ses nouveaux clients et les anciens, dont elle passe actuellement les comptes au tout digital. Deux tiers des services bancaires courants s’effectuent à présent via son application. Depuis le début de la pandémie en mars 2020, la banque a gagné 500 000 clients, principalement des profils féminins et âgés de moins de 35 ans. Soit environ la moitié de sa base historique.

Pour Hendrik Malan, les banques traditionnelles doivent lutter pour résister et maintenir leur rentabilité à l’ère des néobanques : « Au bas de l’échelle, les services bancaires transactionnels sont de moins en moins rentables, car leur empreinte physique les empêche de concurrencer les néobanques. À l’avenir, les banques africaines devraient progresser vers le haut de l’échelle, où elles offriront aux particuliers et aux entreprises un ensemble complet de services presque à 100 % en ligne, comme l’assurance et le financement de véhicules. »

 

L’impact de la réglementation

Les banques traditionnelles doivent accélérer face à l’expansion des néobanques africaines et à l’arrivée de nouveaux acteurs comme Discovery et Zero.

Depuis sa dernière opération d’investissement en février, Gokongwei est passé à la vitesse supérieure en s’associant à TymeBank avec une toute nouvelle coentreprise, GOtyme. Celle-ci a rapidement obtenu une licence bancaire aux Philippines grâce à la bienveillance du régulateur. Le pays est ainsi devenu le deuxième marché de TymeBank.

Son plan d’expansion visait pourtant l’Égypte (où les deux tiers de la population ne sont pas bancarisés), mais les autorités ont rejeté l’an dernier son infrastructure 100 % digitalisée. « Nous avons dû renoncer car nous reposons intégralement sur le Cloud AWS (Amazon Web Services). Le régulateur refuse qu’une banque utilise cette plateforme en Égypte pour des raisons de cybersécurité et de cybersouveraineté, » regrette Coen Jonker, Executive chairman and Co-founder chez TymeBank. En Afrique du sud, les régulateurs n’ont pas montré ces réticences. Fin 2018, TymeBank y est devenue la toute première banque du 21e siècle à obtenir une licence bancaire commerciale.

Si Kuda est prête aussi pour d’autres marchés, elle sait qu’elle n’a atteint qu’une fraction des plus de 60 millions de Nigérians non ou sous-bancarisés. Elle attribue son succès aux découverts qu’elle accorde avec une évaluation minimale des risques, contrairement aux banques traditionnelles. Nosakhare Oyegun note d’ailleurs que les pourcentages de défauts de paiement restent faibles. Kuda s’est associée à Zenith Bank pour offrir des services non-compris dans sa licence de microfinance, comme les transferts de fonds et certaines actions de débit. Elle cherche tout de même à obtenir une licence bancaire complète.

 

Les néobanques ont-elles vraiment besoin de clients professionnels ?

Si l’inclusion financière reste centrale, les néobanques n’en oublient pas pour autant les clients professionnels. Coen Jonker remarque que si TymeBank ne possède que 100 000 clients professionnels, ils sont quatre fois plus actifs que les autres : « Nous sommes une banque commerciale à part entière, nous devons donc aussi bien développer les dépôts que les prêts pour réussir. »

Les services transactionnels et l’épargne ne rapportent qu’une faible marge, TymeBank affine donc son portefeuille produit pour devenir plus rentable et répondre aux demandes des consommateurs. De son côté, Kuda va lancer une série de services pour les petites et moyennes entreprises nigérianes.

 

Une concurrence internationale

Les banques digitales seront bientôt rejointes par des acteurs comme Revolut, la plus grande startup britannique de paiements en ligne. Évaluée à 24 milliards de livres sterling (33 milliards de dollars) après sa dernière levée de fonds, elle progresse rapidement en proposant des comptes bancaires et des produits de découvert.

D’après Kiran Wylie, Senior communications manager, Revolut se concentre actuellement sur les États-Unis, l’Australie, le Japon et Singapour puis vise l’Inde et l’Amérique latine. Mais l’Afrique est aussi sur sa liste et elle suit avec intérêt son évolution, notamment le développement de ses infrastructures fintech.

Hendrik Malan se réjouit de cette révolution : « L’accès au crédit est l’un des plus grands défis de l’Afrique et les néobanques vont jouer un rôle majeur. » Avec leur progrès rapide, il juge l’Afrique bientôt prête pour sa grande transformation bancaire.

 

Shane Starling

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