22 Oct 2020 / Article

Les Wazni misent tout sur l’Afrique !

Représentant de la troisième génération de la famille sur le continent, Henry Wazne (1) a permis au business familial de prendre une nouvelle ampleur en République démocratique du Congo via l’incroyable remise à flot de la Sofibanque. Mais non content d’avoir remporté le pari du secteur financier, cet entrepreneur insatiable s’est depuis peu lancé dans l’assurance. Pour là encore faire sauter la banque ?

 

En 2012, Abdallah Wazni vit parmi les heures les plus sombres de sa carrière d’entrepreneur. Sofibanque, l’établissement financier congolais dans lequel il s’est engagé depuis 2006 avec différents investisseurs d’origine libanaise, comme lui, va mal. Très mal. Avec à peine 300 comptes clients en gestion, la banque perd près de 150 000 dollars chaque mois. Devant les risques encourus, les partenaires financiers d’Abdallah décident de se retirer. Mais lui ne veut pas lâcher. Il tente alors un véritable coup de poker en rachetant leurs parts et en devenant président du conseil d’administration. Là, il sort son joker et sollicite son cousin, Henry Wazne, alors à Monrovia (Libéria), pour lui proposer de l’aider à sauver la banque et de prendre les fonctions d’administrateur directeur général. Huit ans plus tard, ce pari fou s’est transformé en une incroyable réussite : Sofibanque gère près de 100 000 comptes et réalise un bénéfice net de dix millions de dollars !

 

L’histoire d’amour entre la famille Wazni et le continent ne date pas d’hier. “La famille est en Afrique depuis 1917”, rappelle fièrement Henry. Son grand-père, le même qu’Abdallah, débarqua à cette époque en Sierra Leone depuis le Liban. Et c’est là où il va lancer ses premières affaires en commerçant en pays Mandé à Bô et Kenema. Depuis cette base, la famille s’est peu à peu exportée vers le Libéria, la Guinée et la République démocratique du Congo. Henry comme Abdallah appartiennent à la troisième génération africaine de la famille. Le premier est né au Libéria. Le second en Sierra Leone. “On maîtrise bien l’Afrique, sourit Henry qui depuis le début de l’aventure Sofibanque vit à Kinshasa. On est des Africains. Tout simplement.” Le juriste de formation a un frère à Monrovia et un autre à Conakry. Il a longtemps travaillé pour l’entreprise familiale Wazni Trading Corporation basée au Libéria pour laquelle il s’est occupé de logistique humanitaire de 1992 à 2009 avec son petit frère Dany. Fin 2009, les activités de l’entreprise familiale l’amènent jusqu’en Afghanistan. A son retour sur le continent, il s’installe pendant un an à Conakry pour participer au développement de l’entreprise de logistique minière de son grand frère. Puis revient dans son pays natal. 

 

En parallèle, Abdallah choisit lui la RD Congo où des membres de la famille sont installés depuis 1983. Il y débute comme distributeur en téléphonie mobile pour Airtel, Vodacom puis Orange à une époque où le secteur des télécoms est en plein boom. Ses commissions alors dépassent les 10% ! Et c’est par ce biais qu’en 2006, il investit dans Sofibanque. “Aujourd’hui, c’est une des banques les plus rentables de la place”, s’enorgueillit Henry. C’est même le second contributeur fiscal du secteur bancaire congolais avec le meilleur ratio de solvabilité. Les fondamentaux sont solides et le portefeuille-clients, largement étoffé, compte des ambassades étrangères et la Banque mondiale. 

Pourtant, “se lancer dans la banque était un pari risqué”, confesse Henry avec le recul. “Les chances de réussite en tant que banque familiale étaient très limitées. Encore plus en RD Congo, pays réputé parmi les plus compliqués du continent.” En effet, le diplômé de l’Université Sophia-Antipolis de Nice n’est pas banquier de formation et la concurrence ne donnait pas cher de sa peau. Alors que les fondamentaux avaient déjà été redressés, Sofibanque va bénéficier à partir de 2014 du soutien de l’Ambassade de France et de l’Institut français de Kinshasa qui choisissent l’établissement financier congolais comme banque de référence. La même année, la Banque Mondiale fait également le choix de Sofibanque. Cette marque de confiance va permettre aux deux cousins d’attirer une nouvelle clientèle composée de gros comptes tels les groupes familiaux français Castel et Bolloré. Le Franco-libanais – qui ne possède pas de passeport libérien, accessible aux seules personnes noires – a basé sa stratégie sur “l’expérience client et un service de qualité”. 

Si ses origines lui ont permis de nouer des liens privilégiés avec différents acteurs, elles lui ont aussi parfois été préjudiciables. La “suspicion de libanité” comme il la qualifie lui a également valu inimitiés et méfiance. Plus pénalisant encore d’après Henry : “En Afrique, les Etats n’aident pas les entreprises familiales à devenir des grands groupes panafricains.” Il en veut pour preuve la fiscalité qu’il juge trop lourde à leur endroit comparée à celle qui prévaut pour les grands groupes internationaux. “Les entreprises familiales sont sous-estimées par les gouvernements africains”, se désole-t-il. Pourtant, en RD Congo comme ailleurs, les family business ont un impact considérable sur l’économie. Par exemple, elles font vivre plus de familles congolaises et paient plus d’impôts que l’ensemble du secteur minier. En témoigne la Sofibanque qui emploie près de 250 collaborateurs et réinvestit 90% de ses bénéfices dans le pays. 

Les ambitions de l’établissement au bilan de 350 millions de dollars ne s’arrêtent pas là. L’entreprise familiale qui fait près de 2 000 transactions par jour lorgne sur les pays voisins. Sa stratégie de développement comporte même l’ouverture de 4 à 5 succursales avec des partenaires locaux dans les pays d’Afrique centrale. La première pierre de cette vision de long-terme sera la construction d’un siège régional à Kinshasa qui servira de base pour l’ouverture de filiales. Mais pour Henry, le plus important reste la consolidation de ce qui a déjà été réalisé ainsi que le renforcement des procédures internes car “la banque a besoin d’un back office très fort”. Bien sûr, Sofibanque s’est également lancée dans la digitalisation de ses services bancaires. C’est ainsi la première banque congolaise à payer le salaire des fonctionnaires en mobile money. Et un nouveau produit “wallet to bank” avec possibilité de déplacer directement l’argent du téléphone au compte bancaire est en cours d’élaboration. En parallèle, elle développe également des instruments de gestion de comptes à distance. 

 

Pour financer sa croissance, la Sofibanque a trouvé des partenaires reconnus comme Afreximbank qui n’a pas hésité à y injecter 10 millions de dollars. Des pourparlers sont également en cours avec Proparco. Cependant, en l’état actuel des choses, le natif de Monrovia n’envisage pas une dynastie à la direction de l’établissement. “La banque n’a pas forcément vocation à être transmise” aux futures générations concède Henry. Au contraire de leur nouvelle activité d’assurances qu’ils ont lancé en juin 2019 à la faveur de la libéralisation du secteur et qui selon Henry comporte “moins de risques exogènes”. Les deux cousins ont investi 10 millions de dollars dans leur nouvelle entité, la Société financière d’assurance (SFA). Ils se sont associés avec le Français SCOR (Société commerciale de réassurance) qui avait quitté le pays il y a plus de vingt ans. SCOR est leur lead reinsurer, c’est à dire qu’il a pour mission de les “couvrir” de l’extérieur. Et ça marche ! SFA représente déjà des grands noms au Congo tels qu’Allianz, AIG ou Cigna Assurance, a déjà récolté pour plus de 35 millions de dollars de primes et peut se targuer d’être bénéficiaire. A titre de comparaison, la plus grande société d’assurance ivoirienne engrange annuellement près de 50 millions de dollars de primes. 

 

Une nouvelle carte dans le jeu des Wazni dont l’aventure africaine est déjà plus que centenaire. Un âge avancé certes… mais qui ne semble pas leur porter préjudice.

 

(1) Wazne avec un “e” est la transcription anglophone du nom de famille en langue arabe. Avec un “i” la transcription francophone. 

 

Hakim Benbadra

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