03 Mai 2021 / Article

« Nous avons permis au système financier de maintenir sa stabilité et de continuer à jouer son rôle pendant la crise »

Tout juste réélu en août 2020 à la tête de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) pour un troisième mandat, M. Tiémoko Meyliet Koné a, à l’instar de nombreux banquiers centraux, fortement soutenu les économies des États membres depuis le début de la crise sanitaire mondiale. Rentré au sein de l’institution dont il a aujourd’hui la charge en 1975, il y passa d’abord trente années avant de rentrer au service de la haute fonction publique ivoirienne. Il y reviendra par la grande porte le 30 mai 2011 en tant que gouverneur.

Invité à la première édition du Africa Financial Industry Summit organisé par l’Africa CEO Forum, il a accepté de répondre lors duquel il a répondu aux questions de Frédéric Maury, Secrétaire Général du conseil consultatif du présent Forum.

 

Frédéric Maury : La zone UEMOA a connu une chute conséquente de la croissance économique, passée de 6% en 2019 à moins de 1% en 2020. Comment avez-vous réagi face à un choc économique d’une telle ampleur ?

 

M. Meyliet Koné : Comme beaucoup d’autres Banques centrales, nous avons réagi dès le début de la crise sanitaire en accompagnant les mesures prises par les autorités publiques sur le plan sanitaire afin de maitriser la pandémie. Notre objectif a été d’adopter les conditions monétaires appropriées afin de permettre au système financier de maintenir sa stabilité et de continuer à jouer son rôle. L’analyse des risques encourues par secteur a permis d’envisager des mesures ciblées, dans les limites de notre mandat. La BCEAO a ainsi autorisé les banques et les services financiers à accorder des reports d’échéances de prêt à leur clientèle affectée par la crise. Il a aussi été décidé dès mars 2020 de satisfaire l’ensemble des besoins en liquidité des banques à un taux fixe de 2%. Concernant les États, les charges correspondantes à la lutte contre la pandémie étaient largement supérieures aux ressources budgétaires disponibles, malgré le soutien des partenaires extérieurs. L’agence UMOA-Titres les a donc accompagnés dans leur recours aux marchés financiers. Plus de 3 200 milliards de Franc CFA (4,87 Mds d’euros) ont ainsi été mobilisés sur le marché sous-régional.

 

F. Maury : Des plans faramineux ont été annoncés par l’administration Biden aux États-Unis ou encore à l’échelle de l’Union Européenne pour financer leurs économies au sortir de la crise. Les États africains n’ont pas ces moyens financiers. Comment est-ce que la BCEAO peut accompagner les États membres dans le financement d’une relance massive des économies ?

 

M. Meyliet Koné : Les États membres de l’UEMOA bénéficient déjà de l’ensemble des moyens de mobilisation de ressources sur les marchés. Malgré les analyses qui prédisaient que les États africains ne seraient pas en mesure de mobiliser des ressources sur les marchés financiers internationaux, des États de l’union ont pu lever avec succès des emprunts souverains. C’est le cas notamment du Bénin et de la Côte d’Ivoire. Preuve que les marchés internationaux ne se sont pas fermés aux pays africains. Aujourd’hui, les États ont élaboré des plans de relance pour retrouver les capitaux et surtout les taux de croissance d’avant la pandémie. Pour les financer, ils mobiliseront des ressources auprès des partenaires habituels mais aussi sur les marchés internationaux et régionaux. C’est dans ce dernier marché que la BCEAO peut accompagner les États comme elle l’a toujours fait. Nous avons déjà créé l’agence indépendante UMOA-Titres évoqué précédemment et dont c’est justement le rôle. De plus, un mécanisme spécifique de refinancement a été mis en place au sein de la BCEAO avec l’ouverture d’un guichet de refinancement à six mois avec un taux de 2% dénommé « guichet de relance ».

 

F. Maury : Un rapport récent de l’agence Moody’s anticipe le doublement du montant des créances douteuses en Afrique en 2021 par rapport à son niveau en 2020. Une telle augmentation entraînerait un risque de détérioration important des bilans des banques. Comment est-ce que la BCEAO ajuste les contraintes qui pèsent sur les établissements financiers pour leur permettre d’accompagner cette relance sans qu’ils sortent des ratios réglementaires auxquels ils sont soumis ?

 

M. Meyliet Koné : Le secteur financier de l’UEMOA s’est mobilisé pour soutenir les acteurs économiques et notamment les entreprises. La quasi-totalité des banques ont accordé des reports d’échéance, ce qui a permis de préserver des emplois. Cette mesure a pris fin le 31 décembre 2020. Cet appui aurait en effet pu se traduire par une forte augmentation des créances en souffrance mais la réalité est tout autre. Le montant des créances en souffrance du secteur bancaire n’a pas doublé comme le prévoit Moody’s. A fin décembre 2020, les crédits ayant bénéficié de reports d’échéance représentent environ 3% de l’encours global des crédits bancaires dans l’Union. Sur l’ensemble des entreprises ayant bénéficié de report, les 4/5 au moins ont vu leur situation s’améliorer et ont recommencé à s’acquitter de leurs obligations. Le reliquat de ces créances, non apurées, dont les débiteurs éprouvent toujours des difficultés à les rembourser représentent moins de 1% des créances bancaires. Les banques continuent de discuter avec les établissements concernés de l’apurement. Et je précise que, quand bien-même des crédits seraient déclassés en crédit en souffrance, la résilience du système bancaire ne devrait pas en être affectée. Les établissements de crédits demeureront conformes aux ratios de solvabilité globale en 2021.

 

F. M. : Selon une étude dévoilée lors de ce sommet, coproduite par le cabinet Deloitte et l’Africa Financial Industry Summit, 58% des financiers africains estiment que leur implication dans les changements de régulation est insatisfaisante. Que leur répondez-vous ?

 

M. Meyliet Koné : Ce n’est pas le cas dans le cadre de la BCEAO. Nous veillons à associer en amont toutes les parties prenantes concernées pour les changements règlementaires. Aussi bien les établissements de crédits, les groupes bancaires, les représentants des ministères chargés des Finances et même, dans certains cas, des associations des consommateurs. Il s’agit d’une démarche participative qui prend en compte les besoins des acteurs. À titre d’exemple, lorsque nous avons implémenté les réglementations bancaires Bâle II et Bâle III, la Fédération des Associations professionnels des banques et établissements Financiers a mis en place un comité pour suivre les différents travaux.

 

F. M. : Les régulations internationales peuvent justement se révéler extrêmement contraignantes. Pensez-vous qu’elles soient trop sévères dans le contexte africain et estimez-vous que la voix de l’Afrique soit suffisamment portée sur ces questions ?

 

M. Meyliet Koné : Les régulations internationales, notamment dans le secteur bancaire, sont motivées par la nécessité de prévenir les crises et de limiter les impacts sur les économies. La responsabilité de la BCEAO est de les adapter à la réalité de nos économies. Nous appliquons le principe de proportionnalité autorisé dans le cadre de leur implémentation. La meilleure approche consiste d’abord à ne pas se soustraire de ces régulations au risque d’en subir les conséquences néfastes. Les standards édictés au cours de ces dernières années accordent même une certaine flexibilité. Bien-sûr tout n’est pas encore parfait, mais il s’agit là d’une bonne approche. Il appartient à l’Afrique de pouvoir remonter aux régulateurs internationaux ses préoccupations, mais cela demande de mieux s’organiser.

 

F. M. : Un point qui peut paraitre inquiétant ces dernières années est le départ d’un certain nombre de banques internationales du continent mais aussi la baisse du correspondent banking. Est-ce un phénomène qui vous inquiète ?

 

M. Meyliet Koné : Dans le cas de l’UEMOA les effets sont assez limités. En toile de fond encore une fois il y a d’abord l’application des normes internationales, indispensables pour renforcer la lutte contre le blanchiment ou le financement du terrorisme. À la BCEAO, un suivi est assuré qui permet d’éviter ces risques.

 

F. M. : La clé de ce problème serait-elle que les banques africaines s’internationalisent ?

 

M. Meyliet Koné : Oui, c’est une approche mais qui ne réglera pas définitivement le problème. La mise en place des normes reste indispensable.

 

F. M. : Que pensez-vous de l’interdiction par la Banque Centrale du Nigéria de l’utilisation des crypto-monnaies ?

 

M. Meyliet Koné : Ces monnaies virtuelles sont plus des actifs spéculatifs que des monnaies en réalité. Leur volatilité expose considérablement les investisseurs à des pertes importantes. De plus l’anonymat relatif qu’elles permettent aux utilisateurs fragilise la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme. Mais ces crypto-monnaies restent peu développer au sein de notre zone, ce n’est pas une priorité pour nous.

 

F.M : Comment est-ce que la BCEAO favorise, tout en régulant, l’inclusion financière et l’innovation ?

 

M. Meyliet Koné : Notre grand défi est la promotion d’initiative en matière d’inclusion financière fondée sur la technologie dans un environnement sécurisé. Nous avons créé un « comité Fintechs » dont le but est de promouvoir un environnement favorable à leur développement. Notre approche consiste à encadrer les activités des Fintechs en privilégiant le principe de neutralité technologique. Ainsi, les mêmes activités sont soumises à une réglementation équivalente quelle que soit la technologie utilisée. Cela évite toute modification de texte et les risques opérationnels liés à l’utilisation de ces technologies feront l’objet d’une surveillance par la commission bancaire.

 

F.M : L’Afrique francophone semble accuser un retard face au Nigeria, au Kenya et à l’Afrique du Sud en matière de fintechs. Comment expliquez-vous cela ?

 

M. Meyliet Koné : La réglementation n’a pas été suffisamment ouverte. Par exemple, pour la monnaie électronique nous avons dû prendre des dispositions pour permettre à des entités non bancaires d’en créer. Cela a eu un impact considérable. Toute la réglementation sur les fintechs est en train de se mettre en place et nous envisageons de lancer un laboratoire d’innovation pour permettre aux entreprises de tester des modèles innovants.

 

F. M : Comment voyez-vous l’industrie financière évoluée d’ici quelques années ?

 

M. Meyliet Koné : Je suis très optimiste. Les perspectives du secteur financier me paraissent bonnes au regard de la résilience dont il a su faire preuve durant cette crise. Plusieurs mesures ont été prises qui amènent à diversifier l’environnement de financement au profit des petites et moyennes entreprises, mais aussi concernant les financements alternatifs telle que la finance islamique. Je m’attends à un rapprochement des activités, notamment grâce au numérique. La digitalisation devrait permettre aux acteurs d’élargir leur horizon et de jouer la carte de la complémentarité. Cela produira d’avantage d’intégration des différents services financiers et permettra des offres combinant plusieurs services financiers comme la bancassurance… L’apparition de nouveaux acteurs tels que les fintechs conduira nécessairement à une reconfiguration du secteur bancaire. Tous ces changements se feront au profit des consommateurs.

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