31 Mar 2021 / Article

« Notre priorité est de limiter l’usage de l’argent liquide »

Ade Ayeyemi, CEO, Ecobank Group

Ade Ayeyemi, 58 ans, dirige le groupe Ecobank depuis septembre 2015. Rencontré en amont de l’Africa Financial Industry Summit des 10 et 11 mars 2021, il revient sur les conséquences de la crise du Covid en Afrique. Confiant en l’avenir, le banquier nigérian voit la pandémie comme un défi que le secteur bancaire et la finance ont su relever. 2020 a été une année charnière pour Ecobank : la banque panafricaine qui possède des agences dans 33 pays du continent et des bureaux en Afrique du Sud et en Ethiopie, a su traverser cette crise en accompagnant les Etats et le secteur privé. Une fierté pour le directeur du groupe qui se félicite de l’agilité et de la réactivité avec lesquelles Ecobank relève le défi.

 

En tant que banquier, quelles perspectives de croissance anticipez-vous en Afrique à court terme pour l’année 2021 et à moyen terme dans l’ère post-covid ? 

2020 a été une année difficile, quand la crise sanitaire a éclaté, la plupart des Etats n’ont pas su comment réagir, il y a eu un effet de panique et certaines économies ont été brutalement arrêtées. En 2021, le but est toujours de limiter la propagation du virus mais plus personne ne souhaite que l’économie soit maintenue à l’arrêt. La reprise viendra en partie de nos partenaires commerciaux comme la Chine, l’Occident etc. D’ici cet été la plupart de leur population sera vaccinée et l’impact du virus sera bien moindre. A l’heure où nous parlons près de 10 millions de personnes ont été vaccinées à travers le monde et les perspectives économiques sont donc bien meilleures pour 2022 qu’elles ne l’étaient en 2020.

 

Il faut aussi garder à l’esprit que l’impact du virus sur le continent africain n’a pas été aussi important qu’on le prévoyait l’année dernière. Il ne s’agit pas de dire que l’Afrique n’a pas été touchée mais que les taux de mortalité envisagés n’ont finalement pas été observés ce qui laisse présager une reprise conséquente pour 2021-2022. Souvenez-vous qu’en 2020, pendant une courte période, le prix du baril de pétrole a atteint un niveau inférieur à son coût de transport et de stockage. Ce qui veut dire que pendant un bref moment, son prix était négatif ! Or début mars de cette année, il était proche des 70 dollars, ça donne un bon aperçu de la reprise potentielle.

 

Quels enseignements avez-vous tirés de 2020 et que faudrait-il faire, selon vous, pour aider l’Afrique à se relever ? 

L’Afrique a les moyens de se sortir de cette situation. Pour faire face à la pandémie de Covid-19, nous envisageons sérieusement l’idée de produire nous-mêmes des solutions. Des pays comme l’Afrique du Sud, le Maroc, le Ghana, le Sénégal et le Kenya sont en mesure de participer à la fabrication de vaccins, de PPE, etc. Il ne s’agit donc pas seulement de réagir, mais aussi de mieux reconstruire.

Grâce à l’élan positif que la ZLECAf devrait créer, nous allons commencer à voir des agents rassembler des capitaux et lancer des entreprises destinées à fournir leur production au reste du continent. Lorsque les marchés grandissent, les investissements augmentent, les capacités de production font de même, etc. Au Nigeria, les cimentiers augmentent continuellement leurs capacités de production. En Afrique de l’Ouest, de l’Est et du Nord, les capacités de production en biens de consommation courants augmentent. Dans le même temps, des entreprises européennes réfléchissent au fait d’implanter leurs usines en Afrique, au plus proches de leurs sources d’approvisionnement. Pourquoi importons-nous des produits manufacturés dont nous exportons les matières premières ? Si nous joignons le geste à la parole, cela stimulera les investissements, la création de richesses, les revenus et, par ricochets, l’activité bancaire.

 

Ne craignez-vous pas que l’Afrique ait accès au vaccin bien après les autres régions du monde et prenne ainsi du retard dans la reprise de l’activité économique ? 

Je ne crois pas que cela doive être une source d’inquiétude. L’Afrique aura accès aux vaccins. Certes pas à la même vitesse que le reste du monde mais, d’ici la fin de l’année ou le milieu de l’année prochaine, de plus en plus d’Africains seront vaccinés. Il faut aussi garder à l’esprit que le taux de mortalité dû à la Covid est plus faible en Afrique qu’ailleurs. Bien sûr, si on ne s’organise pas correctement pour vacciner les plus exposés d’entre nous, cela sera inquiétant, mais cette inquiétude doit être un appel à agir.  L’Union Africaine travaille avec l’Organisation mondiale de la santé dans le cadre du programme CoVAX. D’ici la fin de cette année, l’offre de vaccin sera supérieure à la demande et le nombre de doses disponibles augmentera mécaniquement. Début février, le nombre de vaccinations dans le monde atteignait déjà 5 millions par jour et ce chiffre pourrait doubler rapidement.

 

En tant que CEO d’une des rares banques panafricaines, comment voyez-vous votre rôle dans la reprise ? 

En 2020, nous avons mis nos produits à la disposition des gouvernements afin qu’ils puissent apporter des liquidités aux citoyens qui en avaient besoin. Nous avons dispensé des formations pour que les gens comprennent comment ils pouvaient se protéger contre le virus. Nous avons utilisé notre technologie pour soutenir ces initiatives. Nous avons également pu continuer à servir nos clients car nous disposons d’outils qui leur permettent d’utiliser des services financiers dans le confort de leur foyer. Nous avons travaillé avec d’autres acteurs du continent, notamment l’Union Africaine, pour repérer et accompagner les PME impactées de manière significative par la crise et nous avons aussi réfléchi à la meilleure manière pour elles de rebondir. Nous avons alloué des capitaux, des formations et un soutien à toutes ces entités. C’était notre rôle. Mais notre rôle c’est aussi d’utiliser notre voix pour coordonner et rassembler toutes les parties prenantes afin de s’assurer que le continent sorte de cette crise encore plus fort. C’est d’être capable de voir plus loin que les défis du moment et de considérer les opportunités qui émergent de ce type de situation. De voir comment nous pouvons allouer des capitaux pour en tirer profit. Nous ne voulons pas que les gens restent incrédules face à ces défis. Nous voulons qu’ils soient stimulés par les opportunités. Alors seulement, ils auront la force de transformer ce moment particulier en un moment meilleur pour l’avenir du continent.

 

Malgré l’avènement de la ZLECAF le 1er janvier dernier, le secteur privé africain se plaint toujours des difficultés à effectuer des paiements entre d’un pays africain à l’autre. Pouvez-vous dire aujourd’hui aux CEOs du continent qu’il s’agit d’un problème qu’ils n’auront pas à subir éternellement ? 

Oui je peux le leur dire. La façon dont nous sommes organisés en tant que banque, avec tous les pays dans lesquels nous sommes présents connectés à un centre de données unique, nous permet d’envoyer de l’argent d’un pays à un autre instantanément.

Un paiement ou un transfert, ce sont deux choses : des informations et des liquidités. L’information et la liquidité peuvent se déplacer aussi vite qu’un message WhatsApp. Mais ce que les gens recherchent aussi fondamentalement, c’est la rapidité avec laquelle leur arrive la confirmation que le paiement a été effectué. Car alors ils savent que le paiement est validé et qu’il arrivera bientôt. Ce sur quoi nous devons nous concentrer ce n’est pas l’instantanéité du règlement mais sa certitude. Ecobank a une longueur d’avance sur tous les autres acteurs du continent en ce domaine : notre confirmation est faite instantanément. Si le paiement est effectué dans une autre devise, il arrive le jour suivant, s’il est en monnaie locale, il est instantané. Le défi aujourd’hui c’est surtout la conversion d’une monnaie à une autre, pas le paiement en lui-même. Mais ce problème de conversion n’est pas entre nos mains et n’est sans doute pas près d’être résolu.

 

Comment observez-vous la vive concurrence qui règne actuellement dans l’industrie du paiement entre tous ses acteurs (fintech, banques, telcos…) et comment la voyez-vous évoluer ?   

Nous considérons les fintechs et les telcos comme des partenaires car ils permettent de combler ce fameux dernier kilomètre qui nous sépare du consommateur final. Ensemble, nous nous battons contre l’usage de l’argent liquide. Car le cash coûte cher et il a de la valeur. Alors s’il est enfermé dans un guichet automatique, non seulement il ne sert à rien mais il consomme du capital. Nous pensons donc que les opérateurs mobiles et les fintechs apportent des solutions favorables à tout l’écosystème. C’est pourquoi nous les encourageons. Nous avons créé des concours qui leur sont dédiés et nous leurs attribuons des prix. Nous offrons à certaines d’entre elles un accès au sein de notre système, nous mettons à leur disposition des espaces dédiés (i.e sandboxes) où elles peuvent tester leurs innovations. Nous sommes ainsi actuellement en partenariat avec plus de 20 fintechs.  Enfin, nous avons créé notre propre fintech E PROCESS qui fournit des services technologiques à Ecobank ainsi qu’à d’autres entités.

 

Avez-vous eu la tentation d’acheter une fintech ? 

Ce que nous souhaitons c’est que les fintechs se développent, qu’elles réussissent. Pour cela, nous essayons de leur offrir des opportunités, de devenir pour elles une sorte de catalyseur. Les acheter avant qu’elles n’atteignent un niveau suffisant impliquerait qu’elles ne fournissent qu’une seule banque, ce qui limiterait d’autant leurs possibilités. Pourquoi déciderions-nous de limiter leur horizon alors qu’elles contribuent à développer le marché et à concurrencer le cash ?

 

Voyez-vous arriver le changement qui permettra, à terme, à la majorité de la population africaine d’avoir accès à des services financiers ?  

L’inclusion financière se réalisera à la faveur de deux mouvements parallèles : quand les gouvernements auront fait en sorte que chaque citoyen soit recensé et possède une carte d’identité, de sorte qu’il ait une identité numérique et puisse participer à l’économie formelle ; et de l’autre que les gens aient la capacité d’effectuer des paiements. Chez Ecobank par exemple, pour ouvrir un compte, tout ce dont vous avez besoin c’est d’un téléphone. Nous possédons plus de 10 millions de comptes aujourd’hui qui ont été créés de la sorte. Un autre élément important de l’inclusion financière est l’accès au capital pour les petites et moyennes entreprises et les agents économiques ordinaires. Aujourd’hui même, dans beaucoup de nombreux pays, des agents obtiennent des prêts en ligne et, même si ce ne sont pas des sommes importantes, elles sont indispensables. Avec tout cela, je peux affirmer que l’inclusion financière va continuer à progresser rapidement.

 

Un dernier type d’acteurs est attendu dans le secteur dans les prochaines années : les Big techs, les GAFAs et les BATX. Les voyez-vous déjà comme une menace pour les acteurs traditionnels comme vous et pensez-vous que les régulateurs africains seront capables de prendre les mesures nécessaires dans le temps requis pour que chaque acteur soit traité sur un pied d’égalité ? 

Tout d’abord, nous ne pouvons pas nier le rôle que ce type d’entreprises a joué dans la réponse à la pandémie. Nous réalisons cette interview sans que je doive me déplacer depuis la Côte d’Ivoire (l’interview a été réalisée via Zoom, ndlr) ! Donc, s’ils apportent leurs compétences et de leurs ressources pour résoudre les défis financiers sur du continent, c’est aussi bien qu’un investissement étranger. Dans la mesure où ils viennent pour ajouter de la valeur, il faut s’approprier une partie de cette valeur et laisser le reste à la société. Le rôle du gouvernement dans ce contexte est de s’assurer que ces acteurs respectent les règles et s’ils le font, nous sommes là pour les soutenir. Après tout, une grande partie de la technologie que nous utilisons aujourd’hui pour combler le last mile, pour que les opérateurs mobiles puissent faire ce qu’ils font, a été inventée par les big techs. Aujourd’hui, passer des appels téléphoniques internationaux à un coût presque nul est possible grâce aux technologies développées par ces nouveaux acteurs, donc nous ne pouvons donc pas dire « nous aimons ce qu’ils font, cela nous facilite la vie, mais nous ne voulons pas que ça touche le secteur financier”. Ce qui est important, c’est la valeur qu’ils créent pour la société. S’il existe des éléments de défaillance du marché susceptibles d’avoir un impact négatif sur la société, alors le gouvernement doit intervenir par le biais de la réglementation. Mais nous ne devons pas réagir par peur, nous devons réagir avec espoir.

 

Considérez-vous que tous ces changements dont nous avons parlé ont modifié le modèle économique d’Ecobank ?  

Oui, ils changent notre business model. La façon dont nous faisons des affaires changent, l’environnement change. Nous n’avons plus besoin que les gens se rendent sur place, au siège social pour travailler. Nous n’avons plus besoin de rendre visite à un client physiquement ; nous pouvons nous traiter avec eux via le numérique ce qui et cela modifie considérablement notre modèle économique

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