01 Fév 2021 / Article

Sérgio Pimenta : "Les banques africaines ont mieux résisté que lors des crises précédentes"

Vice-président pour le Moyen-Orient et l’Afrique à International Finance Corporation(IFC, Groupe Banque mondiale), Sérgio Pimenta est un fin observateur de la finance africaine. En charge d’un portefeuille engagé de près de 18 milliards de dollars, ce Franco-portugais, formé par les  plus grandes écoles de l’Hexagone (École Polytechnique et École Nationale des Ponts et Chaussées) et passé par tous les échelons de IFC après près de vingt-cinq ans de maison, nous livre un regard aiguisé sur l’état de santé du secteur financier africain en pleine crise de la Covid-19 et des défis qu’il lui reste à relever.

 

M. Pimenta, vous avez une longue expérience de l’industrie financière africaine. Quel est votre sentiment sur la façon dont le secteur traverse cette crise ?

L’impact de la crise de la Covid-19 a été très sévère pour les économies africaines. Pour la première fois en vingt ans, l’Afrique dans son ensemble est entrée en récession. Mais en réalité, si on prend un peu de recul historique, on s’aperçoit que le secteur financier a mieux résisté que lors des crises précédentes. Déjà, la grande majorité des établissements subsahariens ont réussi à survivre, ce qui témoigne de leur résilience. Et il y a plusieurs raisons à cela. Premièrement, ils disposaient d’une base de capital plus solide et probablement d’un niveau de liquidité plus élevé qu’auparavant. Deuxièmement, dans un très grand nombre de pays, les banques centrales ont su apporter un soutien stabilisateur en réduisant les taux d’intérêt et en accordant des prêts. Dans l’ensemble, les banques ont donc mieux réussi à gérer cette crise que celle de 2007-2008. Et c’est une bonne nouvelle. Maintenant, il va falloir continuer à observer comment elles vont agir car de nombreux risques se profilent à l’horizon et des défis importants demeurent.

 

Comment voyez-vous la situation évoluer pour les banques africaines à moyen terme ?

Le niveau de performance des banques est fortement lié à l’économie régionale et mondiale. Or les perspectives restent encore incertaines. Il est donc difficile de deviner comment les banques vont se comporter en 2021 et en 2022. La demande locale reste relativement stable, les taux d’intérêt sont bas et, potentiellement, le soutien des pouvoirs publics sera moindre, ce qui posera des problèmes au secteur. Par conséquent, je ne pense pas que les revenus des banques reviendront aux niveaux d’avant-crise avant 2022 voire même 2024. Cela dépend de la rapidité avec laquelle les différents scénarios possibles se déroulent. Ce qui est probable, c’est que les banques aient une plus grande aversion pour le risque et qu’elles aient tendance à être frileuses. Or c’est exactement le contraire de ce qui est aujourd’hui nécessaire car, ce dont les économies africaines ont besoin, ce sont des banques plus actives et prêtes à prendre des risques. 

 

Comment les aider à soutenir l’activité ?

Les institutions financières joueront un rôle vital pour la reprise. Certains estiment que les besoins financiers pourraient atteindre 290 milliards de dollars d’ici 2023 et que seule la moitié environ sera couverte par des capitaux privés. En conséquence, on assistera probablement à un engagement fort de la part des institutions financières internationales et des donneurs multilatéraux, probablement à hauteur du quart de ces besoins. Mais il restera encore un déficit de dizaines de milliards de dollars après ça. Les banques nationales en Afrique doivent donc augmenter leur niveau d’activité. IFC a un rôle à jouer pour aider les banques et réduire leur aversion au risque. Ce que nous offrons, c’est une combinaison de soutiens financiers et de conseils. L’assistance technique est cruciale car elle aide les banques à s’adapter aux évolutions très rapides que l’on observe actuellement dans les économies. J’espère d’ailleurs que ces changements conduiront à une perception différente de la rentabilité des risques pour les banques, de sorte qu’elles seront plus enclines à prêter et à soutenir les économies.

 

Vous avez de nombreux clients dans le secteur financier. Vous leur parlez. Que demandent-ils et qu’est-ce qui fait aujourd’hui figure de priorité pour eux ?

L’Afrique est diverse, nous entendons donc des points de vue différents mais, dans l’ensemble, je dirais que leur sentiment est que 2020 a été une année de résilience. J’entends également une demande de soutien sur un certain nombre de sujets et, en tête de liste, se trouve clairement le passage à une économie beaucoup plus numérique. Nous avons d’ailleurs une équipe dédiée à ce sujet, des professionnels qui se consacrent à donner des conseils aux banques dans le domaine du numérique, du passage au mobile banking etc. Je peux vous assurer que c’est l’équipe qui a été la plus occupée depuis le début de la crise. A telle enseigne que nous avons dû augmenter le nombre de personnes rattachées afin de mettre en place davantage de programmes de ce type. Nos clients demandent de l’aide pour mettre en place des plateformes et des structures plus mobiles. Et pas seulement les banques, mais aussi leurs clients, la population, les PME… Tous doivent pouvoir accéder à des services financiers sans avoir à aller frapper en personne à la porte d’une agence bancaire. 

 

Quelles sont leurs autres priorités actuellement ?

Les banquiers en Afrique sont très préoccupés par leurs coûts. Les banques africaines ont encore des coûts supérieurs aux autres régions et elles réfléchissent donc à la manière dont elles pourraient rationaliser leurs opérations. Une autre préoccupation est le soutien aux PME. Mais les besoins sont tellement importants… Comment peuvent-elles soutenir les PME et, dans le même temps, gérer leurs prêts et actifs non performants dans un contexte de crise où l’on peut imaginer que ces derniers vont augmenter ? J’entends également beaucoup de discussions autour de l’intégration régionale et de l’impact de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA). Comment saisir les opportunités qu’elle offre et comment étendre leurs activités en termes de géographie ? De nombreuses banques régionales en Afrique cherchent aujourd’hui à s’étendre et à devenir continentales. Celles qui se trouvent dans 4 ou 5 pays prospectent dans d’autres pays et cherchent à s’y implanter. 

 

Vous avez mentionné le problème des prêts non-performants (NPLs). Moody’s, dans un rapport sur les banques en Afrique datant de décembre, anticipe que le niveau de leurs NPLs va doubler par rapport à 2019, alors qu’ils étaient déjà à un niveau assez élevé. Or le continent ne possède toujours pas d’infrastructures de défaisance et les mécanismes attenants. Pourquoi en est-il ainsi et comment atténuer les risques que cette situation pourrait entraîner ?

L’une des raisons de cet état de fait est justement que nous appelons ces prêts non productifs des créances douteuses (bad loans*). Les prêts non productifs sont stigmatisés. Ils sont si mal perçus que nous préférons ne pas les regarder, ne pas nous en occuper. Pourtant, aussi dynamique que soit une économie, il y aura toujours des entreprises qui prendront des risques et réussiront et d’autres qui auront des difficultés ou échoueront. Dans les économies les plus performantes, lorsqu’une entreprise connaît des difficultés, des mécanismes existent pour les surmonter, se rétablir et prospérer à nouveau. Et, lorsque certaines d’entre elles doivent malgré tout mettre la clé sous la porte, elles peuvent le faire  de manière ordonnée, afin que l’impact soit minimisé. Le pire des scénarios, et c’est ce qui se passe dans les économies les plus rigides, est que lorsqu’une entreprise est confrontée à un problème important, elle s’effondre, et entraîne avec elle ses fournisseurs, ses employés, ses clients, etc. Les conséquences négatives sont énormes. L’idée est donc d’avoir un interlocuteur qui discute avec les entreprises en difficulté pour trouver une solution et rééchelonner leurs prêts, de sorte qu’elles puissent retrouver de la marge de manœuvre et aller de l’avant. Et ce système n’est pas seulement positif pour les entreprises, il l’est aussi pour les banques qui ont des montants importants de prêts non productifs dans leur bilan. Car ces montants impactent leur résultat net, leur bilan et leur capacité à prêter davantage. Dans les économies plus développées, lorsque les banques accumulent un certain montant de prêts non productifs, elles peuvent les transférer à un tiers spécialisé dans la gestion de ce type de produits. Il est très avantageux d’avoir des marchés secondaires dédiés aux NPLs. En Afrique, même avant la crise de la Covid-19, c’était un thème sur lequel IFC se penchait déjà et, aujourd’hui, il devient encore plus pertinent car le volume des NPLs ne peut qu’augmenter. 

 

Comment créer ces marchés secondaires ?

Il faut d’abord construire une infrastructure et un environnement réglementaire qui le permettent. Cette stratégie s’inscrit très bien dans la stratégie de IFC appelée « travailler en amont » (working upstream). Cela signifie qu’avant qu’un projet n’existe, nous cherchons d’abord à créer un marché. C’est exactement ce que nous faisons dans dix pays africains (Maroc, Tunisie, Égypte, Nigeria, Kenya, Ouganda, Angola, Mozambique, Sénégal et Côte d’Ivoire). Nous travaillons avec les parties prenantes clé de l’industrie pour créer l’environnement qui permettra aux acteurs de venir développer ces marchés.

 

Vous y êtes déjà parvenus en Afrique australe…

Oui. Avec certains pays comme l’Afrique du Sud, le système est plus avancé, nous pouvons donc déjà passer à l’étape suivante, qui est d’aider le système à fonctionner réellement. Nous avons récemment investi dans le soutien d’une de ces plateformes gérée par une société spécialisée dans la résolution de dettes qui s’appelle Nimble. Il s’agit d’un fonds commun de créances (Special Purpose Vehicle) qui achète des NPLs aux institutions financières. En une année de fonctionnement, elle a racheté 1,5 million de créances. Cette plateforme dispose d’un capital d’environ 100 millions de dollars. Par rapport à la taille de l’économie, cela ne paraît pas important mais cela signifie surtout que ces prêts sont de petite taille. Ce SPV n’est pas seulement actif en Afrique du Sud, mais aussi au Lesotho, au Eswatini, en Namibie et au Botswana. Et nous prévoyons qu’il se développe également au Kenya en 2021, où Nimble a déjà étendu ses activités.

 

Quelle est la prochaine étape ?

Nous avons une réserve de projets de 300 millions de dollars pour financer le secteur. Est-ce suffisant pour le volume global des NPLs en Afrique ? Davantage d’investissements seront nécessaires mais notre objectif est surtout de montrer l’exemple. Si cela fonctionne sur un marché, vous trouverez d’autres acteurs qui le feront ailleurs et le reproduiront. Et l’impact sera alors plus important. C’est quelque chose que nous avons déjà fait en Asie et qui a été couronné de succès.

 

La ZLECA est devenue opérationnelle depuis le 1er janvier dernier mais pour devenir réellement transformatrice, cette zone de libre-échange a besoin de banques qui soutiennent le commerce. Aujourd’hui, c’est pourtant encore une activité relativement délaissée par les banques africaines. Comment promouvoir cette activité dite du trade finance ?

Le commerce est le sang de l’économie. Il est fondamental. Un de nos clients, une entreprise panafricaine présente dans plus de 10 pays, me disait en janvier dernier que lorsqu’il effectuait des transactions entre deux de ses entreprises situées dans deux pays africains différents, il était contraint de faire transiter les paiements par New York. Nous devons faciliter les échanges, surtout maintenant que le commerce est sous pression à cause de la crise. IFC a été très actif sur cette question en augmentant ses opérations dans le commerce en Afrique. Au fil du temps, nous avons réalisé pour plus de 1,4 milliard de dollars de garantie dans le cadre d’opérations commerciales. Et il est important de noter que toutes ces opérations ont été des succès. Cela montre à quel point ce secteur peut être sain en Afrique. Nous avons différentes lignes de crédits en fonction des besoins : programme de financement du commerce mondial (Global Trade Finance Program), commerce structurel, financement des produits de base… Ce qui est important, c’est de se concentrer sur le commerce intra-africain. Par ailleurs, un certain nombre de mesures pourraient être prises, dont une grande partie concerne l’environnement réglementaire. Le niveau des exigences en matière de garantie pour le commerce pourrait par exemple être réduit. Et c’est une solution facile à mettre en œuvre. On pourrait également imaginer un assouplissement général du cadre réglementaire, relativement complexe sur certains marchés. Il faudrait également faire en sorte d’augmenter les connaissances financières des entreprises afin d’améliorer leur bancabilité, et qu’elles soient ainsi mieux équipées au moment de convaincre les banques de travailler avec elles. Enfin, bien sûr, on peut penser à des mesures plus coercitives comme l’imposition d’une quote-part de commerce dans les portefeuilles des banques de crédit. Mais nous préférons généralement les solutions qui encouragent l’activité plutôt qu’elles ne la contraignent. Montrer que le commerce est rentable pour les banques et pour les entreprises est le meilleur moyen de faire fonctionner tout cela.

*L’interview a été réalisée en anglais

 

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