11 Jan 2022 / Interview

Agribusiness : « La pandémie a ouvert un chemin vers l’autosuffisance régionale »

Weathering the storm 

Ikenna Nzewi, CEO et co-fondateur, Releaf 

Ikenna Nzewi a le sourire de celui qui sait qu’il peut tout changer. C’est qu’il en faut de l’optimisme pour se lancer dans les chaînes de valeur agricoles africaines, minées par les contraintes logistiques (transport, stockage…), le difficile accès aux intrants (engrais, phytosanitaires…) et la faible mécanisation. Avec Releaf, jeune startup qu’il a créé avec Uzoma Ayogu en 2017 alors qu’il n’était encore qu’étudiant, ce Nigériano-américain diplômé en sciences informatiques de la prestigieuse université de Yale, aux Etats-Unis, a décidé de commercialiser des solutions technologiques (hardware et software) qui favorisent la transformation locale des matières agricoles. Un temps consultant pour le cabinet Bain & Company, Ikenna est parvenu en 2021 à convaincre différents investisseurs d’injecter près de 4,2 millions de dollars dans son entreprise. Et il s’imagine déjà étendre ses activités dans la transformation de l’huile de palme au-delà du Nigéria, en Afrique de l’Ouest. Rencontre avec un jeune homme pressé de changer le monde. 

Ikenna, notre dernière rencontre remonte à juin 2020, dans les premiers temps de la pandémie. Comment les choses se passent depuis pour Releaf ? 

Nous sommes en pleine croissance et rencontrons un certain succès. En 2021 seulement, nous avons multiplié nos revenus par 15 et augmenté chaque mois le volume de noix de palme que nous achetons et traitons, ce qui témoigne du travail acharné et du dévouement de nos équipes. 

Le plus grand défi pour une startup est d’atteindre la rentabilité. Êtes-vous déjà une entreprise rentable ? Et si non, quand pensez-vous que cela arrivera ? 

Nous avons fait plusieurs investissements en 2021 qui nous mettent en bonne position pour atteindre le seuil de rentabilité. Le moment exact dépendra du rythme de notre croissance, de la disponibilité des capitaux d’investissement et de la rapidité des améliorations opérationnelles. Pour le moment, nous travaillons principalement à l’augmentation des revenus et à l’accompagnement des agriculteurs. Pour atteindre la rentabilité, nous investissons massivement dans notre système d’implantation des usines pour leur permettre de recevoir plus facilement et à moindre coût la matière première. Quand nous aurons suffisamment grandi, nous investirons dans l’intégration verticale avec des structures de capitaux efficientes. 

Les six derniers mois ont été incroyables pour Releaf avec 4,2 millions de dollars provenant d’investisseurs étrangers, de l’USAID et de différentes récompenses que vous avez remportées. Comment expliquer ce succès ? et qu’allez-vous faire de cette somme ? 

Nous avons investi aussi bien dans l’équipe, l’éthique de l’entreprise et la technologie, ce qui a porté ses fruits en 2021. Malgré des ressources limitées, le développement de Kraken a débuté dès 2019 et reste notre priorité depuis. Il est très gratifiant de voir les acteurs du marché reconnaître la valeur de notre pari sur l’industrialisation légère.  

Nous sommes déterminés à créer un environnement plus favorable à la transformation alimentaire primaire sur le continent. Pour y parvenir, nous devons joindre l’acte à la parole et développer et exploiter un réseau d’usines performantes. Nous établirons ensuite des relations mutuellement avantageuses avec des partenaires émergents en leur apportant notre expertise dans plusieurs domaines : identification des chaînes de valeur, implantation des usines, financement des équipements et des fonds de roulement, et optimisation des opérations/de la rentabilité. 

Notre financement initial soutiendra le développement et la commercialisation d’une technologie de transformation alimentaire industrielle dans le secteur des palmiers à huile du Nigeria, largement occupé pour le moment par les petites exploitations agricoles. 

Rétrospectivement, quel impact a eu la pandémie sur votre entreprise ? 

Comme dans la plupart des entreprises, les mesures de confinement ont entraîné des défis logistiques importants qui ont impacté plusieurs de nos processus. Les restrictions de déplacement à l’échelle mondiale et locale ont compliqué l’importation des composants et des machines, le transport des matières premières et la coordination de l’équipe. Mais l’adaptation a été rapide, car Releaf était une entreprise entièrement distribuée à ses débuts. 

Votre modèle économique a-t-il changé en cours de route ?
Pour être honnête, la pandémie n’a pas eu d’impact majeur sur notre modèle économique. Elle nous a permis de mieux nous concentrer sur notre mission : favoriser l’industrialisation de la transformation alimentaire sur le continent. L’Afrique doit développer une chaîne d’approvisionnement plus résiliente face aux perturbations causées par le réchauffement climatique, les catastrophes naturelles et les maladies infectieuses. 

Pensez-vous que la pandémie changera durablement les chaînes de valeur de l’agribusiness nigérian et africain ? 

Cela dépendra surtout de notre capacité à collaborer au niveau international et à nous adapter aux effets de la pandémie. La crise de COVID a par exemple entraîné une inflation du prix des denrées alimentaires, ce qui complique la vie des consommateurs. En moyenne, les Nigérians consacrent environ 60 % de leurs revenus à l’alimentation, contre 10 % pour les Américains. La pandémie a aggravé la situation et il faut y remédier si nous voulons débloquer la consommation et consolider notre économie. La pandémie a créé plus d’optimisme autour de la décentralisation et de l’autosuffisance régionale, comme en témoignent les importants IDE en Afrique et dans d’autres marchés émergents en 2021. 

Pourquoi avoir choisi l’huile de palme en particulier ?  

Au début de Releaf, nous avons visité plus de vingt États du Nigeria en six mois et étudié huit chaînes de transformation alimentaire différentes. Nous avons acheté et vendu plusieurs produits de base pour bien comprendre le fonctionnement de leurs chaînes de valeur et identifier les secteurs où une technologie à faible CAPEX suffirait à catalyser l’industrialisation.  

Le palmier à huile présente un avantage biologique par rapport aux cultures de substitution, car il produit 6 à 10 fois plus d’huile par unité de terre. Comme les petits exploitants atteignent rarement leurs objectifs de rendement, il était essentiel de nous lancer avec une culture qui donne de bons résultats, même si l’agriculteur ne dispose pas de toutes les ressources nécessaires. Le palmier à huile est une culture pérenne : vous pouvez prévoir des récoltes hebdomadaires pendant deux décennies une fois l’arbre à maturité. Cela nous permet de faire nos investissements CAPEX avec confiance. 

Allez-vous vous diversifier vers d’autres cultures ? Et si oui, avec quelle méthode et quels critères pour les choisir ?  

Notre plan à court terme est d’abord de nous étendre géographiquement, car on retrouve le palmier à huile dans toute l’Afrique de l’Ouest, puis de nous diversifier avec d’autres cultures. Mais nous avons déjà identifié plusieurs autres cultures intéressantes et nous les étudions minutieusement avant de faire notre choix !
Il faut absolument avoir un avantage technologique pour réaliser une marge dans les chaînes de valeur agricoles, c’est pourquoi il est indispensable de faire des recherches avant de franchir le cap. La culture que nous choisirons devra présenter des caractéristiques biologiques avantageuses par rapport à ses substituts et un modèle technologique et opérationnel qu’il sera difficile de copier ou de concurrencer. 

Avez-vous des projets d’expansion au-delà de l’Afrique de l’Ouest ? 

Nous aimerions nous étendre sur tout le continent. Notre approche peut être reproduite ailleurs, car de nombreux pays proposent un environnement commercial plus favorable que notre marché actuel. Il est nécessaire de renforcer les compétences en Afrique, mais aussi d’agir pour conduire le Sud du continent vers un avenir prospère. Avec Releaf, nous avons pour ambition de devenir un leader international du développement économique pragmatique. 

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