10 Nov 2020 / Article

Première “licorne” francophone : la quête ne doit pas tourner à l’obsession

L’Afrique francophone peine à combler son retard sur l’espace anglophone dans lequel les startups parviennent à lever des montants importants. Si des freins perdurent, les objectifs des startups francophones doivent être ailleurs que dans une course-poursuite et la quête effrénée d’une “licorne”.

 

L’écart est énorme. En 2019, sur les 2 milliards de dollars levés en Afrique par les startups, l’Afrique francophone était à la traîne en termes d’investissements (175 millions de dollars) par rapport à l’espace anglo saxon. Si la Tunisie, le Maroc, et la Côte d’Ivoire occupent le trio de tête francophone des hubs dédiés aux startups, ces pays restent assez loin de ceux de l’univers anglophone sur le continent, à l’image du Nigéria qui en compte trois fois plus que le Maroc. Ajoutons-y le contexte difficile lié à la pandémie de Covid-19 et la première “licorne” francophone – c’est-à-dire une startup évaluée à au moins un milliard de dollars – ne semble pas être pour demain.

 

“Les incubateurs sont très présents du côté anglo saxon. Le poids économique des régions en est un élément d’explication important. La taille de marché de pays tels que le Nigéria ou l’Afrique du Sud n’a pas d’équivalent dans l’espace francophone.” 

Mohamed Zoghlami, co-fondateur d’Afric’Up, le sommet africain des startups 

 

Des freins à lever 

 

Quels facteurs expliquent ces disparités entre les espaces francophone et anglophone ? Associé-gérant de Fanaka&Co, spécialiste de l’entrepreneuriat innovant en Afrique, Christian Jekinnou avance des raisons culturelles. “Les Anglo Saxons ont une approche pragmatique, ils vont directement à l’essentiel. Les francophones, eux, sont plus dans la forme, la description. Quand on applique ça au monde des affaires, on peut se rendre compte que les startups anglophones vont au contact des marchés, et perdent moins de temps dans la conceptualisation de leur projet. Au final, ça fait toute la différence car une start-up doit aller vite.”

 

Fondatrice et PDG de Susu, une startup spécialisée dans la santé à l’attention de la diaspora africaine, la Béninoise Bola Bardet parle en connaissance de cause. Elle pointe du doigt les différences d’ambitions dans les affaires. “En termes d’ambition, de développement et de levées de fonds, l’échelle n’est pas le même. Parler d’investissements en millions de dollars de la part d’une startup qui se lance ne choque pas les investisseurs anglo saxons. C’est tout le contraire avec les investisseurs francophones qui ne comprennent pas pourquoi au stade de lancement, on peut prétendre lever autant d’argent. Depuis le début de la crise du Covid, dans le domaine de la santé, des startups africaines anglophones ont pu lever des sommes de l’ordre de 2 millions d’euros. Dans l’environnement francophone et dans le cadre des discussions que j’ai pu avoir avec certains investisseurs, ce n’était pas possible.”

 

En charge de la Côte d’ivoire chez I&P, un groupe d’investissement dédié aux PME, Nouss Bih met en avant les choix des investisseurs, plutôt réfractaires à se tourner vers les startups. “L’une des raisons, c’est qu’il y a moins d’investisseurs en Afrique francophone qui sont intéressés par les startups. Les fonds se positionnent sur des classes d’actifs qu’ils estiment moins risqués, comme les PME qui ont déjà un passé et cherchent à se développer. Les gestionnaires de fonds ont tendance à réfléchir en termes de modèle économique. Ainsi, ils estiment qu’il est plus intéressant pour eux d’aller vers des tickets plus importants car cela améliore d’autant leur rentabilité. “

 

“Un point essentiel, c’est la taille des marchés en Afrique francophone qui sont très petits, excepté de la République démocratique du Congo. Aussi, les programmes d’accompagnement financés par les bailleurs sont de très courte durée, six mois ou un an. Malheureusement, à un moment donné, les entrepreneurs ne peuvent plus financer leur projet. Ces périodes d’accompagnement devraient être allongées dans le temps.”

Raymond Mendy, Directeur Général Texaf Digital Campus 

 

Une “licorne”, est-ce vraiment le plus important ? 

 

Pour Christian Jekinnou, l’essentiel ne réside pas vraiment dans le fait qu’une “licorne” puisse voir le jour en Afrique francophone. Il en appelle à des avancées d’ordre structurelles. “Je suis toujours estomaqué de voir que dès qu’une startup lève de l’argent, on commence à la féliciter comme si c’était l’aboutissement. La levée d’argent n’est pas du tout une fin en soi. Ce n’est pas un signe de réussite. Tout le travail reste à faire. Je considère que dans nos pays nous devons nous concentrer sur la résolution des problèmes du quotidien des populations. C’est comme ça que nous allons construire des entreprises durables, avec une vraie logique de développement.” 

 

Nouss Bih, elle aussi, n’appelle pas à se focaliser sur le statut de “licorne”. “Plutôt que de viser une valorisation, il faut viser une consolidation sur plusieurs marchés, avec des modèles économiques qui fonctionnent. Il y a eu des tentatives dans le e-commerce et nous avons vu des difficultés. C’est oui pour les ambitions mais il faut s’assurer des piliers forts qui inciteront les investisseurs à venir. Je pense que l’un des éléments, c’est de renforcer les systèmes d’accompagnement pour faire connaître les startups des différents investisseurs. Je pense notamment à L’Afrique Excelle qui a permis aux meilleures startups de l’espace francophone de se faire connaître.”

 

Le replay vidéo

https://www.youtube.com/watch?v=TcYkwUR7OWk&t=410s

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