24 Mar 2021 / Article

« Le monde d’après émergera du réalignement des flux financiers au service de l’économie réelle »

Nommé Président de la Banque Ouest-africaine de développement (BOAD) à peine trois mois après y être entré comme conseiller auprès de son compatriote et prédécesseur Christian Adovelande, Serge Ekué n’est pourtant pas du genre à brûler les étapes. Le banquier béninois, fidèle de Natixis pendant treize ans, est revenu sur le continent après bien des pérégrinations, de Hong-Kong à Londres. Elocution déliée, langage clair et ton invariablement posé, le nouvel homme fort de la banque basée à Lomé a bien tous les atouts du diplomate comme du pédagogue. Ils ne seront pas de trop pour convaincre. Car la BOAD n’est pas une banque de développement parmi d’autres. Plus que les autres justement, elle s’assigne une éthique financière radicalement tournée vers le développement durable qui tranche avec certaines de ses consœurs du continent, et parfois à contre-courant d’une Afrique tiraillée entre développement durable et développement tout court. Fort de 500 milliards de CFA de prêts accordés en 2019, il entend en tout cas exercer à plein l’influence qui lui échoie. Il a accepté de discuter avec nous de sa stratégie pendant et après la crise Covid.

 

Quelle a été la stratégie de la BOAD en direction du secteur financier depuis le début de la crise sanitaire mondiale ?

L’arrêt des flux mondiaux a laissé notre économie sous-régionale exsangue. Disposer de liquidités était crucial pour les Etats afin de faire face aux dépenses régaliennes et privées. C’est pourquoi nous avons déployé un mécanisme d’urgence d’injection de liquidités à hauteur de 100 milliards FCFA sous forme de lignes de refinancement en faveur des banques commerciales et 200 milliards FCFA envers les Etats, avec décaissements rapides. Il s’agissait notamment, concernant le secteur privé, de permettre aux entreprises de maintenir leurs activités pour préserver les emplois, ainsi que d’amorcer la reprise de l’activité et le maintien des investissements capitaux pour leur développement. Heureusement, la BOAD n’a pas été l’unique acteur à adopter ce type de mesure contracyclique dans la région. La BCEAO ainsi que nos Etats ont également été au rendez-vous.

 

Au-delà des actions conjoncturelles engagées, nombre d’observateurs et d’acteurs du développement ont manifesté la volonté de reconstruire en mieux (build back better) à partir de cette crise. Quelle est votre position en la matière et quel rôle pensez-vous que le secteur financier africain puisse jouer dans cette ambition ?

Personne ne veut revenir au monde d’avant. Cette crise est une opportunité pour prendre conscience et réajuster notre économie. Une économie financiarisée déconnectée des enjeux réels n’est pas soutenable. Le « monde d’après » émergera du réalignement des flux financiers au service des besoins de l’économie réelle, de la réalisation des Objectifs du Développement Durable et de l’Accord de Paris. Les enjeux environnementaux et sociétaux doivent revenir au cœur des arbitrages économiques. Or, aujourd’hui, tous ces coûts, celui du changement climatique, de la pauvreté, des inégalités et de leurs impacts humains, ne sont pas pris en compte par nos économies ni par les marchés. C’est pourquoi, la mesure d’impact et la monétisation des externalités représentent l’avenir de notre économie. La Covid-19 ne sera pas notre dernier choc systémique, les institutions résilientes de demain seront celles qui sauront réconcilier les trois « P » : planète, personnes, profits. La durabilité est un impératif. Nous avons à construire une économie vertueuse et nous ne le ferons qu’en s’appuyant sur une finance responsable. Dans l’UEMOA, les crédits accordés à l’économie par le système bancaire ont représenté 27% du PIB en 2019. Le secteur financier doit être le fer de la relance économique post covid-19. Selon un principe de subsidiarité, la BOAD se tiendra aux côtés des banques commerciales engagées dans cette reconstruction « en mieux ».

 

Malgré la grande quantité de fonds disponibles en matière de finance verte, les banques privées africaines semblent ne pas en saisir toutes les opportunités. Pourquoi selon vous ? Et comment y remédier ?

La finance verte et plus largement l’investissement socialement responsable (ISR) sont des changements de paradigme profonds. La seule rentabilité financière « friedmanienne » (référence à l’économiste Milton Friedman, ndlr) ne suffit plus. Des critères extra-financiers relevant de l’environnement, du social et de la gouvernance (ESG) s’ajoutent dans le processus de décision. Un effort supplémentaire est donc requis de la part des banques. Le tableur Excel des cashflows ne suffit plus et une étude beaucoup plus poussée des sous-jacents est demandée. Cet effort supplémentaire peut probablement décourager d’autant qu’à l’heure actuelle, les cadres normatifs ne sont pas contraignants. C’est une des raisons pour lesquelles la finance verte demande une volonté politique, bien qu’il existe indéniablement une rationalité économique à y adhérer. Nous l’avons d’ailleurs démontré récemment avec l’émission obligataire du premier Sustainability bond d’Afrique.

En consentant à nous imposer un cahier des charges stricts et opposables pour les projets que nous aurons le droit de financer avec les ressources levées, nous avons convaincu le marché de nous prêter 750M€ au taux concessionnel de 2,75%. Le marché était même disposé à nous confier 4,4 milliards d’euros puisque notre offre avait été sursouscrite d’environ six fois. C’est le signe que le marché commence à internaliser le risque de non-durabilité, le risque de non-résilience et le risque systémique que représentent le changement climatique, la pauvreté et les inégalités. La crise actuelle démontre que les équilibres écosystémiques ne peuvent être perturbés impunément. Nous devons dépasser le cap des luttes dogmatiques. C’est une question de survie économique. Tôt ou tard, la finance responsable sera la nouvelle norme et chaque acteur économique aura à quantifier ses externalités et son impact.

 

L’avènement de la Zone de libre-échange continental africaine change-t-il quelque chose dans la stratégie ou les actions menées par la BOAD ?

L’entrée en vigueur de la ZLECAf le 1er janvier 2021 résonne fortement avec notre mission de catalyseur de l’intégration régionale et avec notre plan stratégique Djoliba 2021-2025. Le développement équilibré et durable de notre zone, dont la BOAD a la charge, ne peut passer que par un renforcement de l’intégration régionale afin de favoriser le commerce et l’industrialisation, d’accélérer le désenclavement et de développer des chaînes de valeur régionales pour créer de la valeur ainsi que des emplois décents sur le continent. La ZLECAf est donc une opportunité de renforcer nos interventions en faveur de l’intégration des marchés et des économies. A ce titre, nous étudions la création, en collaboration avec les partenaires, notamment la KfW (banque de développement allemande, ndlr), d’un « véhicule pour la transformation digitale des administrations en Afrique de l’Ouest ». Avec l’entrée en vigueur de la ZLECAf, la digitalisation des processus administratifs et l’automatisation des procédures permettraient à la fois d’accroître le niveau des recettes des Etats, de réduire les coûts de transaction, et d’augmenter la transparence en même temps que de considérablement baisser le niveau de la corruption.

 

L’Afrique de l’Ouest, Nigeria inclus, manque de « champions panafricains » dans le secteur bancaire. Comment l’expliquez-vous ?

Le secteur bancaire était jadis dominé par les groupes étrangers et les banques étatiques. Depuis les années 1990, avec la restructuration du secteur par la privatisation, des champions nationaux ont vu le jour comme Ecobank, Bank Of Africa, Banque Atlantique… Vers les années 2000, on a assisté à l’avènement de groupes bancaires marocains qui ont lancé une offensive sur l’Afrique subsaharienne en rachetant ou reprenant les structures existantes. Aujourd’hui, l’UEMOA voit émerger des groupes bancaires promus et détenus majoritairement par des ressortissants de la zone dont Coris Bank International, Banque de Développement du Mali (BDM), Bridge Group ou SONIBANK. C’est un signal fort. En matière de gestion et de gouvernance, des ressortissants de la zone ont prouvé leur capacité à diriger des établissements et à mobiliser les ressources.

 

Nous assistons justement à une nouvelle vague d’expansion, cette fois de la part des banques kenyanes et nigérianes, tels Equity bank et KCB actuellement en Afrique de l’est et central. Pourquoi cela arrive-t-il maintenant selon vous ? Est-il venu le temps de voir émerger de véritable « champions » en Afrique subsaharienne voire même des champions mondiaux ?

L’opportunité de s’étendre en dehors de sa zone d’intervention historique obéit à une logique économique. Certains marchés sont arrivés à leur pic de développement traditionnel : s’étendre, c’est consolider des acquis et catalyser l’innovation en lien avec la fintech par exemple. Aujourd’hui, d’une région à une autre, les règles de gouvernance étant pratiquement les mêmes, un développement extraterritorial obéit simplement à une réplication des stratégies/approches ayant fonctionné préalablement sur les marchés historiques. Ces développements régionaux ainsi que l’implantation hors du continent de certaines banques africaines peuvent être des signaux faibles de l’émergence de champions mondiaux.

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