24 Mar 2020 / Article

Cryptomonnaies : “la cible, c’est l’Afrique”

Nicolas Cantu était un geek avant même que le mot n’existe. Français ayant vécu au Cameroun jusqu’à l’âge de 7 ans (à Guider, dans le Nord), il a lancé à 15 ans à peine, en 1995, le site internet allocameroun.org, une plateforme à tout faire (mise en relation, vente d’espace publicitaire…) à destination de l’Afrique francophone. Fondateur de sept entreprises depuis, il a participé à de nombreux projets d’innovation majeurs durant les vingt dernières années en France pour des multinationales de référence comme L’Oréal (refonte de leur site d’e-commerce) ou Orange (première plateforme de convergence 2G-3G). Son dernier projet, ChainAccelerator, conseille start-up et grandes entreprises (Tezos, Wanchain, Cosmos…) dans leur développement dans l’univers de la blockchain. Toujours passionné d’Afrique, Nicolas Cantu assiste aujourd’hui des gouvernements et des banques centrales du continent sur tout ce qui a trait à l’univers des cryptomonnaies. Basé à Station F, le « campus de start-up » parisien fondé par Xavier Niel (CEO de Free), il a accepté de nous recevoir et de nous expliquer ce que le continent pouvait attendre de ces innovations révolutionnaires.

 

Que va changer l’émergence des cryptomonnaies en Afrique ?

Le premier impact, c’est la venue de nouveaux acteurs qui s’intéressent très fortement aux marchés africains, à commencer par Facebook et sa cryptomonnaie privée, la Libra. Mais aussi Blockstream en s’appuyant sur Bitcoin, ou Orange qui étudie les opportunités d’un asset “mobile banking” en cryptomonnaie. Sur ces développements, ils l’ont tous clairement annoncé : leur cible prioritaire, c’est l’Afrique.

Pourquoi l’Afrique ?

Leur analyse est simple : le continent possède un parc de téléphones mobiles de taille conséquente, et, dans le même temps, beaucoup de personnes ne sont pas bancarisés [90 % de la population en Afrique subsaharienne ne possédait pas de compte bancaire en 2018] et/ou n’ont pas accès à des services de paiement. Or le ticket d’entrée pour accéder aux services représentés par les cryptomonnaies, c’est juste de posséder un téléphone mobile. Cela représente donc un marché extrêmement vaste à conquérir. Ces monnaies sont désintermédiées des acteurs classiques commes les banques et les assurances. Elles n’ont pas de barrières à l’entrée, comme par exemple les dossiers d’acceptation, et, surtout, nul besoin d’acteurs physiques sur place.

Y a-t-il un lien avec l’essor actuel des fintech sur le continent ? 

Ces deux phénomènes se répondent. Les cryptomonnaies vont permettre de développer des systèmes fintech plus indépendants, qui ne dépendront pas des banques. Certes, il demeure un cadre législatif à prendre en compte, mais la désintermédiation est si forte qu’on accède facilement aux services bancaires et aux systèmes d’information des services bancaires. Par exemple, on peut utiliser le Bitcoin et en même temps accéder à du financement et même à du microfinancement avec une garantie représentée par plusieurs agents.

Un microcrédit avec plusieurs prêteurs ?

C’est ça. Et un calcul des risques transparent puisque exposé sur des blockchains [technologie de stockage et de transmission d’informations sans organe de contrôle] publiques qui apportent la résilience nécessaire. 

Qu’entendez-vous par résilience ?

Un système résilient est un système inarrêtable d’aucune manière qui résiste aux aléas de toutes natures. Autonome, neutre, il n’appartient à personne. Plus besoin de faire confiance à un tiers. On ne dépend plus d’une entreprise, de son cycle de vie ou de son réseau. On dépend simplement de la technologie. Ce terrain neutre est très utile puisque dès lors, il n’existe pas d’acteur pour centraliser nos données et dont on ne sait pas ce qu’il va en faire pour en tirer avantage. 

À cela s’ajoute l’arrivée de ce qu’on appelle les stable coins, des actifs numériques dont la valeur est verrouillée. Qu’est-ce que ça change ?

Un stable coin permet d’assurer la parité avec une monnaie FIAT [monnaie décrétée par un État]. Il détermine que 1 euro sera égal à tant de tel actif numérique. Et c’est certifié. Aujourd’hui, sur des plateformes comme Liquid Network pour le Bitcoin, on peut avoir du vrai euro représenté en cryptomonnaie. Ça veut dire qu’on peut s’échanger de l’euro sans banque commerciale et sans intermédiaire. Cela va fortement impacter les institutions financières existantes.

Peut-on créer du Bitcoin ?

Non. Il existe un stock initial de 21 millions d’unités qui est distribué petit à petit en fonction de la contribution au réseau. Chaque contribution apporte une récompense sous forme de Bitcoin.

Qui a limité ce nombre ?

Ce nombre est écrit en dur dans le code. Il est le résultat d’un consensus entre des milliers de développeurs. La seule manière d’en changer est qu’un nouveau consensus soit trouvé entre tous ces développeurs, sachant que le code est public et open source. Cela signifie que toute modification est vue et connue de tous et que toute discussion à ce sujet est publique. 

Ces monnaies vont-elles finir par concurrencer les monnaies existantes ?

L’Europe et la Chine ont déjà annoncé à terme la fin du cash. Dès 2022 pour la Chine. Cette évolution passe par une digitalisation forte des monnaies qui peut prendre deux aspects :  soit le développement d’un stable coin qui s’appuie sur une banque centrale, soit un protocole strictement public comme pour le Bitcoin. Finalement, il y aura trois types de monnaies : celles qui dépendront des banques centrales, celles qui seront totalement crypto, et enfin, des monnaies qui dépendront des banques centrales mais qui, au travers d’un stable coin, seront au format crypto, avec la même liquidité et la même facilité de désintermédiation.

Les banques centrales africaines s’intéressent-elles à ce sujet ?

Oui. Je vois des régulateurs venir aux conférences et s’intéresser de très près à ce qu’il est possible de faire. J’ai moi-même travaillé avec les autorités maliennes sur les avantages qu’elles pourraient en tirer.

Et quels sont-ils ?

On peut imaginer un système d’accès à la fiscalité, et donc à l’impôt, via la technologie USSD. C’est-à-dire simplement à travers son mobile, même sans avoir souscrit de forfait auprès d’un opérateur. La cryptomonnaie offre l’équivalent d’un compte bancaire avec une adresse. Elle permettrait ainsi de payer l’impôt, de recevoir et d’échanger de la monnaie.

Et quels avantages représenterait cet essor pour le secteur privé africain ?

D’abord, avec les cryptomonnaies, il n’y a quasiment plus de frais sur les transferts d’argent. Les seuls frais, ce sont le coût du calcul et le coût du stockage – des milliers de PC à travers le monde contribuent au réseau, travaillent et stockent. Aujourd’hui, avec le Bitcoin par exemple, sur une transaction classique, cela représente environ 1,50 euro – ce prix évolue en fonction du taux de change du Bitcoin. Reste que le travail fourni par le réseau demeure le même que l’on transfère 10 euros ou 700 millions d’euros, et en conséquence le prix également. Donc, pas de frais proportionnels aux montants échangés, comme avec une banque classique. Pour une entreprise, c’est très rentable. Ensuite, la désintermédiation vaut également pour d’autres processus, comme les audits. Par défaut, les cryptomonnaies sont des registres. Une chaîne d’audit est donc automatiquement constituée sur toutes les transactions et toutes les adresses. Il est possible de rendre confidentielles certaines données mais on garde la partie auditable accessible, et n’importe qui peut auditer. Ainsi, les frais liés à l’auditabilité des flux internationaux et à leur dysfonctionnement disparaissent. 

Y a-t-il d’autres gains plus sectoriels ?

Dans le suivi logistique, cela permet d’intégrer des mécanismes d’assurance dans les processus. Les cryptomonnaies sont accompagnées de smart contract, c’est-à-dire dans la plupart des cas de processus de signature. On va pouvoir automatiser des règles d’assurance. A l’instant même où on paie, un petit bout de code va s’exécuter et gérer les mécanismes d’assurance. S’il y a un débris ou un accident à un endroit de la supply chain, si on perd quelque chose, automatiquement, sans rien demander, une preuve est émise sur le registre et un remboursement est opéré automatiquement. Certains acteurs fonctionnent déjà ainsi. Par ailleurs, tant que l’on reste dans la même cryptomonnaie, on peut tracer toutes les transactions et suivre le circuit de tous les flux logistiques. Donc on arrive à une traçabilité extrêmement fine des flux dans n’importe quelle industrie. Il n’y aura quasiment plus d’espace pour le litige. Les règles définies à la base seront appliquées quoi qu’il arrive. Ce qui apportera aussi un gain de confiance. 

C’est a priori un avantage pour les petits acteurs face aux gros…

Oui, en effet. Les cryptomonnaies vont faciliter la coopération entre acteurs à grande échelle. On va pouvoir faire confiance à un petit acteur perdu dans un coin de la terre. Personne n’aura d’avantages sur le système. Le système n’appartient à aucune des parties et, du coup, on peut faire confiance, ou plutôt, on n’a plus besoin de faire confiance aux autres. Quoi qu’il advienne, le code sera exécuté, sans avantage particulier.

Y a-t-il d’autres bénéfices à prévoir à plus long terme pour le continent ?

Oui. Dans un deuxième temps, ce qui sera très intéressant, c’est l’impact des systèmes décentralisés. Pour la première fois, on aura un système décentralisé plus efficient qu’un système centralisé. Or, dans l’organisation des communautés en Afrique, on retrouve ces modèles décentralisés qui n’avaient jusque-là pas d’outil. Prenons les tontines, par exemple. Elles gèrent des sommes très importantes et n’ont jamais réussi à coopérer avec les banques. Avec les cryptomonnaies, les tontines peuvent définir leurs propres règles. Bien sûr, il y a tout un travail d’éducation nécessaire, et ce ne sera pas pour tout de suite, mais c’est tout à fait imaginable.

Comment réagissent les gouvernements africains face à ces développements ?

La nouvelle génération est assez éclairée. On remarque par exemple l’influence grandissante des ministres du numérique au sein des gouvernements. Pour la simple et bonne raison que le poids de l’activité des entreprises de télécoms dans l’économie est devenu colossal. Les paiements s’effectuant de plus en plus par téléphone via les opérateurs ou les banques, cela occasionne des problèmes de transparence et de prélèvement des taxes sur ces transactions. Sans compter que les États ont aussi besoin de ces données pour mieux connaître leur économie.  

Le secteur informel va-t-il disparaître du fait de l’émergence des cryptomonnaies ?

Je ne crois pas. Je pense plutôt que l’informel aura sa propre technologie. Cela lui permettra de se structurer de sorte qu’il ne soit plus complètement ad hoc et qu’on puisse travailler avec lui.

Mais tout en restant en dehors de l’impôt ?

Ces systèmes répondent à l’alignement des intérêts. Ce sont des systèmes d’incitation. En général, on gagne à entrer dans le jeu. C’est donc aux États d’être malins en se demandant quelles contreparties ils peuvent donner à ceux qui jouent le jeu et les inciter à se connecter à l’impôt.

La faiblesse des monnaies nationales africaines est-elle un facteur différenciant ?

Dans les échanges internationaux, clairement. Acquérir une monnaie forte à partir d’une monnaie faible est dans la plupart des cas défavorable. Avec une cryptomonnaie en revanche, on peut rester assez longtemps sans avoir besoin de sortir ni en euro ni en dollar, ce qui diminue nettement les frais et les délais de change. De nombreuses start-up africaines apparaissent sur ce terrain, comme Danapay et Byom, ou même des cryptomonnaies spécialisées comme Dash, qui permettent du paiement à l’international sans avoir ni de très longs délais ni des taux de conversion trop onéreux.

Qu’est-ce qui pourrait freiner l’émergence des cryptomonnaies sur le continent ?

D’abord, il faut que ces technologies soient accessibles, que le matériel nécessaire soit accessible. Même s’il est rentable de contribuer au réseau, il faut quand même investir au départ. Or les circuits d’investissement ne sont pas encore tout à fait matures en Afrique. Ensuite, malgré l’essor du solaire, le coût de l’énergie, qui est un facteur clé dans le business model, demeure trop élevé sur le continent. Cela constitue un obstacle important pour faire partie du jeu et expose les pays africains à l’offre de plateformes qui vont proposer « du clé en main » dont ils ne sont pas propriétaires, comme le fait Facebook avec la Libra. 

En quoi ces offres peuvent-elles constituer un risque ?

La Libra n’est pas une monnaie publique, mais privée. Elle appartient à Facebook et à la vingtaine de gros acteurs du tour de table, dont Visa et Mastercard. Or ces acteurs vont se partager l’historique de paiements de leurs utilisateurs. Les Africains seront particulièrement exposés et vont être attaqués en tant que marché avec le risque que quelques acteurs détiennent tout l’historique de tous les paiements de tout le monde. Et c’est particulièrement préoccupant dans des pays où l’État a des comportements loin d’être irréprochables vis-à-vis de sa population. Donc, le fait que le ticket d’entrée – maîtrise technologique et infrastructures – soit élevé peut exposer le continent africain à une dépendance vis-à-vis d’intérêts privés.

Y a-t-il d’autres risques qui empêcheraient la diffusion des cryptomonnaies ?

Oui, une régulation excessive. Mais ce n’est pas un risque spécifique à l’Afrique. Si le cadre légal est contraignant et qu’on ne peut pas échanger facilement de la cryptomonnaie contre de la monnaie nationale, cela en limitera énormément la distribution.

Quand pourrait avoir lieu une démocratisation des cryptomonnaies en Afrique ?

Ça dépend de certains feux verts légaux et de certains écosystèmes de start-up qui restent à monter. Les blockchains comptent sur les communautés de développeurs pour diffuser leurs technologies. En Afrique, ça ne fonctionnera pas aussi bien qu’ailleurs parce qu’il faut que ce soit rentable dès le début et non un pari sur l’avenir. Il faut donc trouver une manière pour les développeurs d’obtenir un gain direct. Engager des projets, contribuer, et apprendre en contribuant… Sans l’émergence de ce type d’écosystèmes, je ne vois pas d’adoption rapide. Encore une fois, les cryptomonnaies sont désintermédiées. Elles ne reposent que sur des développeurs et des infrastructures. Sans l’un ou sans l’autre, pas d’essor.

A consulter aussi

10 Mar 2020 / Article

« Les femmes ont une posture plus inclusive que les hommes »

09 Avr 2019 / Rapport

Présentation d’expert : Tourisme - la prochaine frontière de croissance en Afrique ?

20 Mar 2018 / Article

Pourquoi nous avons besoin de capitaux supplémentaires