02 Mar 2022 /

« Nous n’avons pas besoin de ressources naturelles pour nous développer »

Propos recueillis par Madjissem Beringaye

Ministre depuis 2016, Romuald Wadagni revient sur la formidable résilience de son pays durant la crise mondiale et se projette dans l’après-Covid. Depuis 2020, le Bénin a en effet mieux supporté le choc engendré par la pandémie que la plupart des pays d’Afrique subsaharienne et pourrait même rapidement flirter avec les 10% de croissance annuelle. Pour l’ancien partner du cabinet de conseil Deloitte, il ne fait aucun doute que le Programme d’actions du gouvernement (PAG) lancé à la suite de l’élection de Patrice Talon comme Président de la République – et dont le deuxième volet est d’ores et déjà lancé – est l’un des moteurs de cette réussite. Comme lui, le gouvernement béninois, largement issu du secteur privé, est tout entier consacré à rendre le climat des affaires plus propice à l’investissement, l’innovation et l’entrepreneuriat. Extraits.

Africa CEO Forum. Le continent vient de connaître sa plus grave crise économique depuis plus de cinquante ans en raison de la pandémie de la Covid-19. Le Bénin, lui, a résisté en affichant un taux de croissance de près de 6% en 2021, supérieur à ceux des autres pays d’Afrique subsaharienne. Comment expliquez-vous cette résilience ?

Romuald Wadagni. Si le Bénin a été capable d’afficher une telle croissance en 2021 – et surtout de 3,8% en 2020 alors que la moyenne des pays africains tournait autour d’1%, c’est avant tout en raison du Programme d’actions du gouvernement (PAG) lancé en 2016. Nous avions fait le constat à l’époque que notre économie était trop dépendante du commerce avec le Nigéria, pas suffisamment profonde et relativement vulnérable. Ce vaste programme de réformes et d’investissements, d’une enveloppe de 9 000 Mds de FCFA, a touché tous les secteurs de l’économie réelle et nous en recueillons aujourd’hui les fruits.

 

La pandémie a affecté le niveau des investissements directs étrangers (IDE) à destination de l’Afrique (-8% en 2020). Etes-vous confiant sur le fait que le continent puisse retrouver les niveaux d’investissements pré-crise ?

Oui, et pour plusieurs raisons. La première, c’est que l’Afrique demeure l’un des continents où investir est le plus rentable. Elle continuera donc d’être une zone d’attrait pour les investisseurs étrangers. Mais si le continent est une zone avec de fortes potentialités, il fait aussi face à de nombreux défis. Actuellement, il existe une multitude de risques importants. L’insécurité liée aux mouvements extrémistes et la multiplication des coups d’Etat notamment diminuent la visibilité et la prédictibilité des investissements. Les Etats doivent donc continuer à faire des réformes pour préserver le capital humain, garantir la sécurité, relever les défis liés au changement climatique, avec l’objectif d’assurer de la stabilité aux investisseurs. Pour un investisseur, rien n’est plus important que la prédictibilité. C’est également pour cela que les politiques des gouvernements doivent être cohérentes et lisibles. Lorsque vous quittez votre pays pour investir dans un autre, la première chose dont vous voulez vous assurer, c’est de pouvoir prédire la façon dont les réglementations vont évoluer, qu’elles soient fiscales, administratives ou politiques.

L’année dernière, le Bénin a réussi une levée de fonds d’un milliard d’euros auprès d’investisseurs privés, un montant historique pour un pays africain. Quel est votre sentiment à cet égard ?

Ce n’est pas tant le montant que nous retenons mais plutôt le fait que pour la première fois un pays africain a réussi à émettre à plus de trente ans sur le marché obligataire. Les emprunts supérieurs à trente ans obtenus par les pays d’Afrique sont généralement des emprunts contractés auprès de partenaires multilatéraux, comme la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement (BAD). Obtenir des investisseurs privés internationaux des prêts à plus de trente ans signifie que nous sommes capables de susciter une confiance à long terme et de rassurer les investisseurs.

 

Vous avez également effectué en 2021 une autre opération, mais cette fois en lien avec les Objectifs du développement durable (ODD)…

Et elle est elle aussi historique ! Le Bénin a été le premier pays à émettre un eurobond obligataire adossé aux Objectifs de développement durable (ODD). C’est-à-dire que nous avons travaillé sur un cadre général qui reprend la liste des ODD, avec une échéance à 2030. A ce titre, nous sommes allés voir les investisseurs en leur disant que nous avions besoin d’argent pour des investissements à caractère social qui visent à apporter plus de prospérité à nos populations, pour construire plus d’écoles ou pour installer l’eau potable. Pour cette opération, la première du genre en Afrique, nous avons suscité une sur-souscription équivalent à trois fois le montant dont nous avions besoin. C’est un message important envoyé par les marchés : non seulement ils croient au Bénin mais ils croient également à la formation et au bien-être des populations. Grâce à ces investissements, nous allons accroître la productivité globale de notre pays et, par conséquent, nos recettes publiques. Les Béninois seront mieux formés, mieux soignés et vont contribuer en retour à la production de richesse. Nous sommes convaincus que nous n’avons pas besoin de ressources naturelles pour nous développer. Quand on a l’énergie, le sérieux, un plan de travail clair et de la transparence avec ses partenaires, on arrive à atteindre les objectifs.

 

Vous affichez l’ambition de dépasser les 8% de croissance économique d’ici à 2026. Comment comptez-vous y parvenir ?

Notre objectif est même un peu plus élevé puisque c’est d’arriver à un taux à deux chiffres d’ici à 2026. En 2021, d’après les derniers chiffres révisés, notre économie a crû de près de 7%. Cette année, nous visons les 7,5%. Au-delà des chiffres, ce qui nous importe est que le Béninois soit mieux formé, qu’il ait accès à des soins et des services publics de qualité. Où qu’il se trouve, il doit ressentir une forme de bien-être et de prospérité. La phase 2 du PAG, annoncée en janvier avec une enveloppe à hauteur de 12 000 Mds de CFA, va permettre d’accélérer la transformation de notre secteur agricole et l’amélioration de notre productivité. L’un des objectifs principaux, c’est la transformation des produits agricoles. Dans ce cadre, nous avons par exemple lancé une initiative visant l’établissement d’une grande zone industrielle agricole de plus de 10 000 hectares.

 

En parlant du PAG, quels ont été les principaux obstacles que vous avez rencontrés dans le cadre de ce programme ?

Le premier défi était que nous manquions de ressources humaines de qualité. Le deuxième concernait les accords passés avec les entreprises internationales, afin qu’elles intègrent davantage de contenu local, avec du personnel formé sur place. Quand, en 2016, nous avons lancé un programme de construction de la fibre optique, nous n’avons pas été en mesure de trouver des ouvriers qualifiés pour le réaliser. Il a fallu aller chercher des ouvriers d’un peu partout. Du coup, nous avons en parallèle travaillé au lancement d’une école des métiers du numérique et de la fibre optique. Il ne s’agit pas de faire des investissements pour qu’à la fin du cycle, il ne reste rien ! Nous devons faire en sorte que ces investissements aboutissent à des transferts de compétences. L’expérience acquise lors du premier mandat du chef de l’Etat nous a poussés à prendre notamment deux décisions importantes. La première, c’est la transformation de notre système éducatif. En 2019, nous avons décidé que 10% des Béninois devront être formés à l’enseignement professionnel et technique. Il nous faut en effet plus

d’ingénieurs et d’ouvriers qualifiés en mesure d’exercer dans les métiers du numérique ou du bois. Récemment, nous avons signé un accompagnement de 300 millions de dollars avec la Banque mondiale afin de transformer nos lycées d’enseignements généraux en lycées techniques. La seconde réforme vise quant à elle à produire localement des intrants, comme ceux nécessaires à la construction, des portes ou des fenêtres par exemple. L’objectif affiché est qu’à la fin de notre cycle d’investissement (2021-2026), le secteur privé béninois soit en capacité de prendre le relais de la croissance.

 

Pour conclure, avez-vous un message à adresser aux potentiels investisseurs intéressés par le Bénin ?

J’ai assisté tout récemment à un échange qui m’a édifié. Lors d’un entretien avec un investisseur, le président de la BAD, Akinwumi Adesina, a demandé à ce dernier ce qui l’avait décidé à venir au Bénin. Il a répondu qu’il avait cherché à monter sa société au Bénin et dans plusieurs autres pays de la région. Au Bénin, il lui était demandé pour ce faire un acte de naissance. Or, c’était difficile pour lui de fournir cette pièce administrative car elle n’existait pas dans son pays d’origine. Il a donc saisi les autorités béninoises un jour à 15 heures. Le lendemain matin, à 8 heures, la liste des documents à présenter pour enregistrer une société était modifiée. A présent, un passeport ou une carte d’identité suffit pour la création d’une entreprise et on peut même faire la demande en ligne. L’investisseur a confié qu’il n’avait jamais vu une telle rapidité d’action et de décision. C’est ça le Bénin ! Nous avons aujourd’hui à la tête de l’Etat un président et beaucoup de ministres qui viennent du secteur privé. Au sein du gouvernement, nous savons ce que c’est qu’investir. Alors le message que je veux adresser aux investisseurs, c’est qu’ils peuvent venir au Bénin. Un pays où ils seront compris et où existe un cadre stable et prédictif. Nous avons un cadre réglementaire qui offre une fiscalité transparente, claire et simplifiée. Un pays où lorsqu’un problème est soulevé, des décisions sont prises.

 

Propos retranscrits par Arnaud Bébien

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