29 Sep 2020 / Article

Peter Vogel : "Il y a autant de façons de faire de la philanthropie que de philanthropes."

Peter Vogel est directeur du Global Family Business Center et titulaire de la chaire Debiopharm de philanthropie familiale à l’IMD (International Institute for Management Development) à Lausanne, en Suisse. Reconnu comme l’un des meilleurs experts des entreprises familiales à travers le monde, il a dirigé le projet de recherche « The Philanthropy Navigator », dont a été tiré un livre qui sortira en novembre, et dont le but est de guider les family business dans leurs activités philanthropiques. Travaillant avec des entreprises familiales du monde entier sur des questions clés telles que le développement des talents, la succession, la gouvernance et la gestion du changement, Peter animera lors du Family Business Summit des 1er et 2 octobre prochain la table ronde « Family business for good : getting involved in the crisis effort » et dirigera un atelier sur la philanthropie.

 

Les entreprises familiales ont-elles un rapport particulier à la philanthropie ?

La philanthropie est un élément inhérent des family business et leur rôle est incroyablement important dans l’écosystème caritatif. Pour preuve, plus de 80 % des familles entreprenantes sont actives en ce domaine. Lorsque vous pensez à la philanthropie dans la sphère publique, certaines personnes et familles vous viennent naturellement à l’esprit. D’un point de vue Occidental, elle est souvent très centrée sur les États-Unis et l’Europe, car de nombreux méga-donateurs viennent de là-bas. C’est pourquoi nous avons tendance à oublier toutes les autres familles du monde qui sont actives sur ce plan. Cependant, la philanthropie a toujours fait partie intégrante de la gamme d’activités des familles entreprenantes quel que soit où elles se trouvent. Elles sont souvent très impliquées dans leurs communautés locales, comme dans les pays et les régions où elles opèrent. La différence c’est que que certaines familles sont plus discrètes et communiquent moins que d’autres. Notamment parce qu’elles ne souhaitent pas faire de la publicité autour de leur richesse. 

 

Existe-t-il un moyen idéal pour les entreprises familiales de structurer leurs actions philanthropiques ?

Il y a autant de façons de faire de la philanthropie que de philanthropes. Il existe une grande variété de façon de donner son argent. Vous pouvez, d’un point de vue de la gouvernance, ancrer davantage vos actions dans le domaine familial ou au contraire davantage dans l’entreprise. Cela peut être plus ou moins formalisé. Cela peut aussi être géré par une fondation, soutenu par un family office ou d’autres véhicules. Il peut s’agir d’un simple don personnel ou d’une approche beaucoup plus structurée. En fin de compte, cela dépend beaucoup de vos objectifs. Si la famille souhaite s’engager dans une cause très proche de son activité professionnelle, il peut être judicieux de le faire davantage dans le cadre d’une activité d’entreprise. S’il s’agit d’une cause à laquelle la famille tient particulièrement sur le plan personnel – la famille est passionnée par une cause pour une raison spécifique – alors il est probable qu’elle sera plutôt structurée comme une philanthropie familiale. Dans le projet de recherche sur les identités et les modèles philanthropiques, nous avons réalisé qu’il y a presque autant de façons de faire de la philanthropie qu’il y a de philanthropes, et c’est aussi ce qui fait la beauté de la philanthropie. Il y a de nombreux compromis à faire sur tous les aspects de votre don. Notre nouveau livre, The Family Philanthropy Navigator, aide à vous guider sur ce chemin étape par étape.

 

Comment avez-vous été amené à travailler sur le Family Philanthropy Navigator ?

J’ai rejoint l’IMD – International Institute for Management development – en septembre 2017, la même année où le groupe Debiopharm a créé une chaire de philanthropie familiale dans le but d’aider les familles qui sont actives dans le domaine de la philanthropie à partager davantage, à apprendre davantage les uns des autres et, au final, à devenir des philanthropes plus professionnels et plus efficaces. Comme j’avais beaucoup travaillé avec le Business Model Canvas (1) au sujet de l’entrepreneuriat, j’ai imaginé sur le même modèle une boîte à outils simple que les familles et les conseillers en philanthropie pourraient utiliser dans leur travail pour structurer plus facilement leurs actions. C’est ainsi que le projet est né. Nous en avons d’abord créé un prototype que nous avons ensuite testé dans un certain nombre d’ateliers avec des familles. Et elles l’ont beaucoup appréciés. Avec mes deux co-auteurs, nous avons ensuite lancé le projet de recherche et commencé à rassembler des études de cas en interrogeant plus de 70 familles à travers le monde sur leurs activités philanthropiques.

 

Que proposez-vous exactement aux entreprises familiales qui veulent donner dans ce livre ?

Nous proposons un cadre et un parcours vers la philanthropie. Pourquoi donnez-vous ? À qui donnez-vous ? Quelles sont les causes que vous voulez soutenir ? Quel est votre niveau d’ambition et avec qui interagissez-vous au sein de la famille et dans votre écosystème pour y parvenir ? Comment organisez-vous les choses ? Comment vous distinguez-vous ? Comment les ressources sont-elles utilisées ? Comment les financez-vous d’un point de vue juridique et structurel ? Comment mesurez-vous votre impact ? Tout ceci forme un système interconnecté très complexe.

 

Comment les familles entreprenantes peuvent-elles s’assurer que leurs actions ont un impact à long terme ?

Tout d’abord, elles doivent définir ce que signifie pour elles une activité philanthropique réussie et quels seront leurs indicateurs clés de performance (KPI). La réponse à cette question est bien sûr liée à leur motivation. S’agit-il de donner davantage de cohésion à la famille en la réunissant autour d’un projet ? Souhaitent-ils par exemple éradiquer Ebola comme la famille Gates ? Ou bien sont-ils davantage motivés par le fait d’accroître la réputation de leur entreprise et de renforcer l’engagement de leurs employés ? Quoi qu’il en soit, ils doivent ensuite définir les indicateurs de performance clés. Ils doivent aussi définir l’étendue de leurs dons… Et pour mesurer l’impact de leurs dons, ils doivent définir un processus de suivi de leurs performances.

 

Il s’agit donc d’un processus très clair dans le sens où il permet de collecter des données, de les examiner, et d’évaluer les performances de ce qu’ils font. Parfois, ils veulent pouvoir observer les effets immédiats de leurs actions. Parfois, ils veulent un impact durable. Ils peuvent donner aux gens de la nourriture ou les former au travail. Prenons l’exemple d’un médicament spécifique ou d’une vaccination. Prenez Bill et Melinda Gates, ils essaient d’éradiquer le virus Ebola. Leur indicateur de performance clé est donc d’arriver à zéro cas d’Ebola par an. Un autre exemple pourrait être qu’ils s’engagent à s’engager dans des domaines spécifiques comme la maladie d’Alzheimer. Leur choix peut alors se porter vers le soutien d’organisations qui participent à la sensibilisation de cette maladie dans les pays en développement. Dans ce cas, leur KPIs (Key Performance Indicator) n’est pas aussi simple à calculer que dans le cas du virus Ebola. Ils pourraient, par exemple, mesurer le nombre de personnes touchées par leurs initiatives. Dans ce cas, avant d’agir, ils doivent savoir si leurs KPIs seront quantitatifs ou qualitatifs. Il existe de nombreuses façons de mesurer et de quantifier l’impact de leurs dons, d’une manière très professionnelle.

 

Y a-t-il des spécificités régionales en matière de philanthropie ?

Oui. Par exemple, alors que dans certaines régions du monde, les philanthropes peuvent être publiquement visibles, cela n’est pas possible dans d’autres régions du monde. En Amérique latine par exemple, pour des raisons de sécurité du fait de nombreux kidnapping, les familles riches doivent souvent faire profil bas. Elles ne veulent pas s’afficher en public comme étant une famille très riche. Par conséquent, si elles sont actives sur le plan philanthropique, la dernière chose qu’elles souhaitent est d’attirer l’attention sur elles. Et il existe là-bas des familles qui peuvent donner des centaines de millions de dollars sans que personne ne le sache. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, en tant que bon musulman, il est culturellement ordinaire de donner, on attend ça de tout le monde. Sur le plan religieux, vous n’avez pas besoin d’en parler parce que tout le monde le fait. Il existe pléthore de différences régionales et c’est aussi pour cela que la philanthropie est si intéressante.

 

Y a-t-il des spécificités des philanthropes familiaux africains par rapport aux philanthropes familiaux des autres continents ?

La philanthropie est un sujet très varié et vous ne pouvez pas comparer la philanthropie de l’Europe à celle des États-Unis ou de l’Afrique avec l’Asie dans toutes leurs dimensions. L’Afrique est un continent si grand, avec une telle variété et une telle variété d’écosystèmes qu’il est presque impossible de généraliser. Ce que je peux partager avec vous est une anecdote. Il y a quelque temps, je travaillais sur le thème du chômage des jeunes et l’un de mes bons amis qui travaillait avec moi dirigeait le South African Development Community Youth Forum. Il est originaire du Zimbabwe mais vit à Londres. Nous avons alors présenté ensemble à des ministères et à des universités africaines notre travail sur l’emploi des jeunes et, bien que mon ami soit originaire du Zimbabwe, on a refusé nos propositions en nous disant « nous préférons trouver une solution locale », « il faut que ce soit une solution locale ». Ce que je veux dire, c’est que je vois des acteurs de l’écosystème africain qui veulent que les problèmes soient résolus par eux-mêmes, en interne, au lieu que les solutions soient apportées de l’extérieur. C’est une tendance que je considère de manière très positive, car cela signifie que le secteur philanthropique africain évolue et gagne en importance. On voit encore beaucoup de philanthropes occidentaux qui essaient de s’attaquer à certains problèmes sur le terrain en Afrique, autour de l’éducation, de l’accès aux soins de santé, etc. Mais plus le temps passe, plus vous voyez la philanthropie locale se développer en Afrique.

 

(1) Un outil pour vous aider à concevoir votre modèle d’entreprise.

 

Hakim Benbadra

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